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Tom Wolfe, dans son fameux trois-pièces blanc "néo-prétentieux".

Tom Wolfe, génial satiriste des folies américaines

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Les milieux qui furent les victimes de ses éblouissantes satires peuvent souffler un grand coup.

Tom Wolfe, dans son fameux trois-pièces blanc "néo-prétentieux".
Tom Wolfe, dans son fameux trois-pièces blanc "néo-prétentieux". Crédits : ULF ANDERSEN / AURIMAGES / ULF ANDERSEN / AURIMAGES - AFP

"L'écrivain le plus doué d'Amérique". 

Norman Mailer a dit un jour de lui : « Nous devons considérer la possibilité inconfortable qu’il soit notre meilleur écrivain. » On sent la dose de regret. Et William Buckley Jr. Le fondateur du National Review Magazine : « Il est probablement l’écrivain le plus doué d’Amérique. Par-là, j’entends qu’il peut faire plus de choses avec des mots que n’importe qui. » On n’en finirait pas de citer l’avalanche d’hommages qui s’est abattu sur le cercueil de Tom Wolfe- c’est de lui qu’il s’agit - depuis sa mort, la semaine dernière à 88 ans. Sera-t-il enterré dans l’un de ses fameux trois-pièces ivoire, « néo-prétentieux », comme il disait, avec aux pieds, l’une de ses innombrables chaussures vernies de la même couleur ? On ne sait pas. Mais ce qu’on constate, c’est combien il est préféré mort que vivant.

Car enfin, voilà un écrivain qui a irrité pas mal de ses collègues, indisposé les critiques, énervé souvent les gens sur lesquels il écrivait. Il a cessé d’exaspérer son monde. Ses victimes peuvent souffler un grand coup. 

C’est peu dire que Tom Wolfe a marqué son époque. Il est l’inventeur d’expressions qui sont tombées dans le langage américain courant – radical chic, Me decade… Tom Wolfe a été le grand témoin des mœurs et humeurs américaines, des années 60 jusqu’à l’année dernière. Dans son ultra-fameux reportage sur la traversée des Etats-Unis par des hippies sous acide, les Merry Pranksters, il décrivait la trouvaille géniale de Ken Kesey : des micros sur le toit de l’autobus tout peinturluré, qui recueillent les bruits enregistrés des endroits traversés. « Et les micros du toit enregistrent les claquements, les sonneries et les murmures des employés, et les freins qui grincent, tous les bruits de la véritable Amérique, dont on se protège partout ailleurs, ils leur revenaient tous, et amplifiés, à l’intérieur de l’autobus, tandis que la caméra de Hagen filmait les visages, les visages de Phoenix, les flics, les gérants de stations-services, les traînards et les fouettards d’Amérique, chacun à son cinéma, et tout ça était enregistré, conservé, empilé, dans l’autobus. »

Tom Wolfe aussi empilait des monceaux de notes. 

Il enquêtait interminablement avant de se mettre à écrire - à un rythme diabolique. Lui aussi voulait restituer la vraie vie de la véritable Amérique. Avec ses mots à elle, les expressions de chacune des tribus américaines. Il a voulu restituer la vérité de son époque. On le sait : Tom Wolfe se prenait pour le Balzac, le Dickens, le Zola de son temps – les Américains préfèrent dire invoquer Theodore Dreiser, leur grand écrivain naturaliste. 

Mais à la différence de ces devanciers fameux, Tom Wolfe n’a abordé au roman que sur le tard. Il a longuement affûté sa plume dans le reportage, à l’époque bénie du « new journalism » où il était bien vu de casser les codes, de se mettre soi-même en scène. Il s’immergeait dans le milieu décrit, comme Hunter Thomson, mais en conservant toujours la distance critique qui permet la lucidité. 

Sa propre définition du genre : utiliser des techniques de romancier pour écrire des reportages. En particulier, le découpage du récit en séquences. Mais il usait aussi de procédés cinématographiques : plans-séquences, gros plans sur un visage, un détail révélateur, plans larges sur une foule, montage. Prenez un de ses chefs-d’œuvre de l’époque, « la fille de l’année », 1964, Baby Jane Holster, égérie des Rolling Stones, pseudo-star chez Warhol et future couverture du Vogue du temps de Diana Vreeland. Tout en accumulant les innombrables détails que son œil relève, il en profite pour faire une archéologie de la modernité ; fait défiler les modèles sociaux, tire des leçons de sociologie. « Alors qu’auparavant, c’était le pouvoir qui définissait les styles de référence, désormais ceux-ci émergent des bas-fonds… de marginaux qui se définissent un univers personnel dans des undergrounds louches. Comme les Rolling Stones surgissent de l’enfer de la vie adolescente. » 

Un satiriste, le Zola des Etats-Unis, de Reagan à Obama.

En 1970, il casse la baraque avec son fameux reportage sur un dîner hyper-mondain, offert par le compositeur et chef d’orchestre Leonard Berstein et son épouse, dans leur duplex de 12 pièces sur Park Avenue au profit des Black Panthers, inculpés par la justice. C’est hilarant. Gallimard l’éditera sous le titre « Le gauchisme de Park Avenue », l’un des très rares livres de Tom Wolfe devenu introuvable. Et on comprend bien pourquoi. C’est l’une des attaques les plus féroces jamais écrites contre le Politiquement correct. On y voit les gens « au fait » les « attuned people », les « hip » (par oppositon au « dreary » (ennuyeux) se faire des cas de conscience sur la manière de parler de leurs invités noirs à leurs serveurs blancs… 

Ensuite, il s’en prendra au monde de l’art contemporain et à ses critiques, « grands-prêtres » d’un culte bidon, The Painted World. A celui de l’architecture contemporaine (From Bauhaus to our house). Il est drôle, sarcastique, brillant. Il fait mouche à chaque fois, et chaque fois, il se fait de nouveaux ennemis. 

Mais si vous voulez tout comprendre de l’Amérique de Reagan, de celle des Bush, de Clinton et d’Obama, abandonnez les traités de socio, d’économie et de philosophie politique. Lisez plutôt les romans de Tom Wolfe. En particulier, Le bûcher des vanités, Un homme, un vrai, et Bloody Miami. Sans aucune complaisance, sans parti pris idéologiques, sans système général du monde, il y décrit avec une précision jubilatoire, toutes les folies américaines : les obsessions, l’avidité bouffonne, la soumission aux modes, la mégalomanie, les extravagances, les chantages communautaristes, la corruption, la toute-puissance des avocats, la guerre des sexes. Tout y est. Tout. 

Pour décrire les années Donald Trump, il va bien nous manquer !

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