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Au Moyen-Orient, la logique religieuse s'efface devant celle des intérêts géostratégiques

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Cete évolution coïncide avec une moindre influence de l'islam.

Durant ces dernières années, on a eu tendance à voir à l’œuvre, dans les conflits du Moyen Orient, des lignes de fracture religieuses. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pourquoi ?

« Surveillez de près les signes du retrait de l’islam au Moyen-Orient », écrivait le correspondant de l’hebdomadaire The Economist au Moyen-Orient dans le numéro spécial « Le monde en 2018 ». A la faveur de la débâcle de l’Etat islamique et des révélations des atrocités commises par ses séides, la région va connaître une vague de cosmopolitisme émancipateur, poursuivait Nicolas Pelham. La jeune génération, en particulier, a compris que, contrairement au fameux slogan des islamistes, non, décidément, l’islam n’est pas « la solution ». « Les deux symboles de l’islam, la barbe et le voile reculent dans la région. » Le sexe avant le mariage et le divorce se répandent, au grand scandale des vieux. 

Les régimes autoritaires eux-mêmes, en particulier ceux d’Egypte et des Emirats, ont compris que c’est la réforme et la modernisation qui peuvent les aider à consolider leur pouvoir, et non la pactisation avec des institutions qui sont leurs rivales sur le plan politique. « Roll over, religion ! »

The Economist, bible des milieux libéraux, a toujours manifesté une forte tendance à l’optimisme. On y a souvent décrété inéluctable l’extension mondiale de la démocratie avec celle du commerce international, universelle l’aspiration à l’émancipation individuelle. Mais cette fois, il semble bien que le journal des élites anglo-saxonnes ait tapé juste. 

Les logiques géostratégiques ne coïncident plus à celles des sectarismes religieux.

On en trouve en tous cas la confirmation dans un fait assez spectaculaire, relevé récemment par l’historien et ancien ministre des Affaires étrangères israélien Shlomo Ben-Ami. La pertinence du facteur religieux permet de moins en moins de rendre compte de la géopolitique du Moyen-Orient. Il y a encore quatre ou cinq ans, les crises dramatiques que traversait la région pouvait trouver une explication dans le conflit millénaire qui oppose deux traditions opposées de l’islam, le sunnisme et le chiisme. Ce clivage crucial s’incarnait dans la rivalité entre deux puissances régionales, l’Arabie saoudite et l’Iran

L’Iran, puissance révisionniste et expansionniste, misait sur le potentiel révolutionnaire du chiisme pour étendre son influence, depuis l’Irak (à majorité chiite) jusqu’à la Syrie (où les alaouites sont minoritaires, mais au pouvoir à Damas), en passant par le Hezbollah libanais. Mais cela ne tient plus. Voyons quelques uns des signes de ce changement, de cette moindre pertinence de la religion.

Des Etats sunnites penchent vers l'Iran chiite. 

L’Iran, qui n’appartient pas au monde arabe, a soutenu les Printemps arabes, parce qu’elle est une puissance musulmane et qu’elle ne doutait pas que des élections libres amènerait au pouvoir des partis islamistes. Qu’ils émanent des Frères musulmans (sunnites), comme en Egypte ne comptait pas aux yeux de Téhéran. 

Les alliances régionales, observe Shlomo Ben-Ami obéissent de moins en moins à la logique d’autrefois, sunnites contre chiites. A preuve, la Turquie d’Erdogan, puissance sunnite s’il en est, qui penche vers l’Iran. On le constate en Syrie. Ou le fait que le Hamas qui gouverne Gaza, parti islamiste radical d’obédience sunnite, est financé par l’Iran. Même penchant pour Téhéran à Oman, sultanat dominé par des sunnites et des ibadistes. Pour une raison qui n’a vraiment rien à voir avec la religion : c’est avec l’Iran qu’Oman partage le contrôle du détroit d’Ormuz, par lequel transitent les tankers exportant le pétrole… Oman est régulièrement accusé par les Saoudiens de livrer des armes aux rebelles houtites du Yémen, eux aussi protégés de l’Iran. Le Qatar aussi maintient de bonnes relations avec l’Iran. Les deux Etats sont obligés de s’entendre ; ils partagent d’immenses réserves de gaz. Significatif : la Turquie, alliée de l’Iran, dispose sur place, à Al-Rayyan, d’une base militaire significative. 

La Turquie et l'Egypte, de plus en plus opposées sur tout.

La Turquie protège les Frères Musulmans (sunnites), dont s’inspire la théocratie d’Erdogan. L’Arabie saoudite, puissance sunnite s’il en est, les combat parce qu’elle voit en la confrérie une « menace existentielle ». En Egypte, le maréchal Abdel Fatah al-Sissi, sunnite, les traque et les emprisonne. Et c’est loin d’être le seul motif de tension entre Le Caire et Ankara. Ces deux puissances sunnites divergent à peu près sur tout. En particulier sur la cause palestinienne, dont Ankara se veut désormais le premier défenseur, tandis que l’Egypte, très hostile au Hamas, impose depuis 2007 un sévère blocus à Gaza.

En Irak, déliaison complète entre logiques religieuse et géopolitique.

Mais la preuve la plus spectaculaire de la déliaison entre logiques sectaire et géopolitique, c’est l’Irak qui est en train de l’administrer. Le religieux chiite Moqtada al-Sadr vient d’y remporter les élections législatives, avec son mouvement En Marche (sic) et essaie de former un gouvernement avec des laïcs et des communistes. Aux yeux de Washington, il apparaît – je cite Ben-Ami, comme "le meilleur rempart contre l’influence de l’Iran dans son pays. » S’appuyant sur le nationalisme irakien et le sentiment d’appartenance à la nation arabe, il a noué des liens étroits avec l’Arabie saoudite où, comme on sait, le jeune Mohamed Ben Salmane mène une modernisation tambour battant.

Vue d’Israël, cette évolution est jugée de manière très positive. Elle a permis un rapprochement inédit avec l’Arabie saoudite et permet la poursuite de la coopération avec l’Egypte. « Il est plus facile de discuter entre adversaires de questions politiques, comme la sécurité, que de dogmes religieux, conclut Shlomo Ben-Ami. Les chances de stabilité au Moyen Orient sont bien meilleures aujourd’hui. »

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