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Pour l'éditorialiste américaine Charlie Tyson, la satire de campus est en train de devenir le genre littéraire préféré du journalisme conservateur.

Etats-Unis : le roman de campus, nouvelle arme réactionnaire ?

5 min
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Si Joyce Carol Oates, Zadie Smith ou même Philip Roth avaient déjà moqué la sottise des réputés savants, le "roman de campus", ou satire des mœurs universitaires est en train de devenir un genre littéraire à part entière aux Etats-Unis, particulièrement prisé des journalistes conservateurs.

Pour l'éditorialiste américaine Charlie Tyson, la satire de campus est en train de devenir le genre littéraire préféré du journalisme conservateur.
Pour l'éditorialiste américaine Charlie Tyson, la satire de campus est en train de devenir le genre littéraire préféré du journalisme conservateur. Crédits : Leontura - Getty

On prétend que les dépressifs souffrent de biais cognitifs négatifs, qui leur font interpréter de manière auto-dépréciative les événements qu’ils traversent. C’est l’inverse, rétorquent les psychologues tels que Lauren Alloy et Yvonne Abramson : ce sont les autres qui s’illusionnent et se surestiment, via des biais cognitifs divers. Les dépressifs, eux, sont bien plus réalistes et portent eux-mêmes un regard lucide ! Une brillante illustration de ce que les psychologues appellent le "réalisme dépressif" vient d'être faite sous la forme d'un roman intitulé The Life of the Mind, signé Christine Smallwood.  Pour ce premier roman, la journaliste américaine est gâtée : elle reçoit les félicitations de Jia Tolentino, l'une des essayistes les plus réputées de sa génération. Jia Tolentino, 32 ans, c’est l’étoile qui monte de la critique littéraire aux Etats-Unis. Dans le New Yorker, elle encense cette "Vie de l’esprit", dans laquelle l'autrice met en scène le personnage de Dorothy, une jeune femme qui consulte parallèlement deux psychothérapeutes, mais qui, à aucun d'eux, elle ne juge bon de révéler qu’elle est en train d'avorter. 

Le roman de campus ou la satire des mœurs universitaires

Dans le magazine The Chronicle of Higher Education, un autre critique littéraire, Charlie Tyson, juge que le thème central de The Life of the Mind est une "métaphysique du déchet". La première scène du roman se déroule dans les toilettes d’une bibliothèque universitaire, où l’héroïne détaille avec indifférence ce qui sort de ses entrailles. "Nous produisons trop de déchets", se répète-t-elle. Et on ne sait pas toujours si elle pense à nos ventres, à nos poubelles, ou à notre production intellectuelle. Etre en vie est trop compliqué, en particulier de nos jours, songe-t-elle. "Chaque personne gère ses déconvenues, ses boulets, ses plaisirs ; le seul recours c’est de se cacher d’une manière ou d’une autre, afin d’amortir la palpitation répulsive de l’existence." Dorothy se cache dans les toilettes. Car The Life of the Mind appartient au genre, désormais consacré, du "roman de campus", la satire des mœurs universitaires. On se souvient du britannique David Lodge, de ses romans Un tout petit monde, ou Jeu de société. Mais Joyce Carol Oates, Zadie Smith, Francine Prose, Brandon Taylor, et même Philip Roth, avec La tache, se sont attaqués, eux aussi, aux sottises des réputés savants. Et, dans le contexte actuel, où tant d’idéologues farfelus ont trouvé refuge dans les départements de cultural studies, Dieu sait combien il y a matière à ridicule. Dans The Life of the Mind, il est notamment question de "la radicalité de l’épisodique"... 

La satire de campus est devenue le genre préféré du journalisme conservateur.
Charlie Tyson

"Et parce que les conservateurs se spécialisent dans la tâche de ridiculiser les goûts académiques, les satiristes risquent de voir leur œuvre confondue avec une attaque réactionnaire" écrit Charlie Tyson. Mais ce n’est pas le cas de ce roman, même si Dorothy, son héroïne, est elle-même une jeune universitaire, enseignante non titulaire dans le département de littérature anglaise d’une université. Elle a obtenu son doctorat, mais, comme tant d’intellectuels précaires, elle vivote péniblement. Ses perspectives sont à peu près nulles. Et elle observe les autres entamer leur carrière à coup de bluffs, de publications bidon, de proclamations subversives. Ainsi, sa rivale, Alexandra, a fait sa thèse sur "les relations de pouvoir impliquées par l’usage des portes". Son travail a été jugé "significatif". Tandis que la thèse de Dorothy, plus banalement littéraire, a été qualifiée de "prometteuse". Et cela fait toute la différence en termes de perspectives de carrière. 

Le roman de campus, une attaque réactionnaire ?

Ce n’est pas un hasard si Christine Smallwood a donné à son héroïne le même prénom que porte celui l’héroïne de Middlemarch de George Eliot, puisqu’il s’agit d’un roman de l’échec. Mais c’est au roman de Thomas Hardy, Jude l’Obscur que Dorothy consacre son intervention, lors d’un séminaire qui se tient à Las Vegas. Ce que Jia Tolentino apprécie le plus chez Christine Smallwood, c’est le décalage entre ce que Dorothy fait et ce qu’elle pense, imagine. En particulier, lorsqu’elle s’essuie les fesses. Cet aspect des choses a, au contraire, choqué la critique Leslie Pariseau qui déplore, dans le Los Angeles Times, cette insistance sur les déjections corporelles, en particulier les descriptions de la fausse couche. 

Le roman de campus est, dans sa forme classique, un roman de mœurs. Que certaines des personnes les plus éduquées soient aussi les plus puériles sert depuis longtemps de matière à comédie. Au fur et à mesure que les institutions universitaires s’affaiblissent, nous devons nous attendre à ce que les manières s’y dégradent encore. Les disputes à propos de la distribution des petits restes de pouvoir qui demeurent entre les mains des humanistes universitaires vont devenir encore plus amères et plus moralisatrices. Tout ça sera mauvais pour les universitaires. Savoir si cela bon pour les romanciers est une autre question.        
Charlie Tyson

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