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Entre l'est et l'ouest de l'Europe, un malentendu culturel et politique profond et persistant, lié à des histoires très différentes

Entre l'ouest et l'est de l'Europe, un malentendu persistant

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Les fragiles nations d'Europe centrale ont été longtemps dépossédées de leur souveraineté. Elles redoutent de la perdre à nouveau, en adhérant au club européen, tout en se sentant profondément européennes.

Entre l'est et l'ouest de l'Europe, un malentendu culturel et politique profond et persistant, lié à des histoires très différentes
Entre l'est et l'ouest de l'Europe, un malentendu culturel et politique profond et persistant, lié à des histoires très différentes Crédits : pawel.gaul - Getty

Il est bien difficile de parler du sujet qui a occupé une bonne dizaine d’années de sa propre vie. Dans mon cas, ce fut l’histoire de l’Europe centrale à l’époque contemporaine. La Pologne, en particulier, où j’ai passé plusieurs années. J’en ai d’ailleurs fait bénéficier les auditeurs de France Culture. L’émission Cause Commune, que j’ai présentée de janvier 2002 à juin 2006, était largement consacrée à tenter de faire mieux connaître la culture politique de cette "autre Europe", si mal connue chez nous. En 2004, a eu lieu l’élargissement de l’Union européenne aux huit pays d’Europe du Centre-Est, suivie en 2007, de celle de la Bulgarie et de la Roumanie. On a célébré le "retour en Europe" de ce "morceau d’Occident kidnappé", comme Milan Kundera avait qualifié son pays. Et on a pensé : fin de l’histoire (c’était la mode). 

Un malentendu profond et persistant

Mais voilà, nous, en Occident, avions opté depuis longtemps pour le désenchantement du monde. Une rationalité technocratique et une politique réduite à la gestion. Mais l’autre Europe, parce qu’elle sortait d’une tout autre histoire, nous fit savoir qu’elle ne nous avait pas débarrassé de la menace des fusées soviétiques pour se mettre à l’école de notre désenchantement. Chez eux, les idées avaient du poids, parce que durant des décennies, les exprimer pouvaient vous conduire en prison. Chez nous, c’était un jeu social sans grand rapport avec nos manières de vivre et de se comporter. D’un côté, le nôtre, on jugeait ces peuplades encore insuffisamment civilisées, victimes excusables des traumatismes de l’occupation nazie, immédiatement suivie de la morne dictature communiste. Et l’on comptait sur leurs jeunes élites, formées à l’occidentale, parfois en Occident même, pour mettre au pas leurs sociétés. Mais lorsque de jeunes libéraux formés à Londres, comme le Bulgare Ivan Krastev, sont venus nous dire qu’il y avait un malentendu fondamental, portant sur la politique de civilisation, nous avons commencé à comprendre que le fossé persistait et qu’il était profond. Cet écart, il a pour principale cause l’incroyable ignorance de l’Europe occidentale envers la culture de l’Europe centrale – ignorance qui n’est nullement réciproque. Nous sommes informés presque en temps réel de tout ce qui s’écrit en Amérique du Nord. Mais notre manque de curiosité envers ce qui se pense et s’écrit en Pologne, Hongrie, Tchéquie, Roumanie, Ukraine, Lituanie ou Slovénie est impressionnante. Quel dommage !

Une culture héroïsante de la vie politique, disparue chez nous avec la mémoire de la Résistance

Or, cette ignorance, ce mépris sont en partie responsables de ce qu’on appelle les populismes d’Europe centrale. C’est l’idée qui inspire l'ouvrage collectif que viennent de diriger Chantal Delsol et Ioanna Nowicki, sous le titre La vie de l’esprit (Cerf). Ce livre est précieux parce qu’il comporte en particulier un dictionnaire biographique des grands écrivains et intellectuels d’Europe centrale. Il fait suite aux autres ouvrages collectifs, publiés par ces deux universitaires avec la collaboration de Michel Maslowski aux Presses Universitaires de France. Les peuples d’Europe centrale ont peur de voir leurs petites nations disparaître parce que cela a bien failli leur arriver. Ecrasées par l’Allemagne hitlérienne – qui avait notamment décidé de rayer la Pologne de la carte européenne, puis administrées par des gouverneurs communistes aux ordres de Moscou, ces nations ont été dépossédées de leur souveraineté durant une soixantaine d’années. Elles n’entendent pas y renoncer pour prix de leur admission au club européen. Et comme l’écrit Chantal Delsol, dans la mesure où leur culture a "permis à leurs sociétés de survivre sans Etat", elles ressentent une "insécurité culturelle" difficile à comprendre dans l’Europe heureuse, la nôtre. Mais c’est encore dans des histoires très différentes que se trouvent la source de nos malentendus Est/Ouest. La résistance de quelques personnalités secrètement admirées pour leur refus de survivre en se conformant pour avoir la paix – ce qui fut le cadre de vie des pays communistes après la déstalinisation – a engendré une culture héroïsante de la vie politique dont plus rien ne subsiste dans notre propre culture depuis la disparition, presque achevée des grandes figures de la Résistance. 

L'ironie déconstructiviste occidentale, source d'exaspération

L’idéalisation d’une Europe auxquels ces peuples ont eu le sentiment d’être arrachés par une autre civilisation – le communisme oriental – donne aussi lieu à un formidable malentendu. Car l’Europe de l’Ouest est engagée dans un processus de réévaluation du passé européen sous le signe de la contrition, de la repentance - ce qui n’est nullement compris de l’autre côté de l’ancien Rideau de fer. En Bohême, en Lituanie, en Slovénie, on n’a jamais colonisé personne – mais on a le sentiment d’avoir été colonisé. Et ce sentiment est parfaitement fondé… Enfin, pour des pays où dire la vérité a été longtemps un véritable défi, l’ironie déconstructiviste des Occidentaux, leur scepticisme confinant au nihilisme, est source d’exaspération. Nous les considérons comme naïfs et attardés. Ils nous tiennent pour cyniques et décadents. Pourtant, nos destins sont liés. Car l’Europe est notre maison commune.
 

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