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La vieille méfiance des libéraux envers la souveraineté populaire

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C'est l'un des enjeux dans le combat du moment entre populistes et libéraux.

Libéraux (pro-européens) versus illibéraux (souverainistes).

Le clivage structurant la vie politique, dans les démocraties occidentales, n’opposerait plus la droite et la gauche, mais les partisans de la version libérale de la démocratie à ceux qui retiennent sa mouture illibérale. Et puisque nous approchons des élections au Parlement européen, ajoutons que cette opposition recouperait l’antagonisme qui dresse, face aux défenseurs de l’intégration européenne, les diverses familles du souverainisme. 

A première vue, c’est le fonds du message macronien face à cette échéance électorale : le choix, nous répète le président de la République est entre moi et Victor Orban, entre moi et Matteo Salvini. Je suis le premier responsable politique à avoir fait refluer la vague populiste dans mon pays. Je suis capable de la faire refluer également en Europe. Et la référence, un peu facile, aux années trente et aux nouvelles menaces pesant sur nos démocraties, a pour fonction de placer la lutte contre « la démocratie illibérale » sous l’invocation, toujours gratifiante, de la lutte antifasciste. 

La souveraineté européenne. 

En réalité, les choses sont plus compliquées. D’une part, parce que les tenants de la démocratie illibérale, à la différence des fascistes d’autrefois, nient résolument être engagés dans un combat contre la démocratie. Au contraire, ils prétendent la défendre, voire même la restaurer - puisqu’elle aurait été confisquée par des instances n’ayant pas de comptes à rendre devant les peuples. D’autre part, parce qu’en introduisant dans le débat politique la notion nouvelle de souveraineté européenne, Macron reprend au bond un thème souverainiste, en le transformant. Il n’est pas l’adversaire de la souveraineté populaire. Il veut la partager, entre un niveau purement national et l’échelon supérieur, celui d’un peuple européen en voie de constitution. 

Le fanatisme des foules et le risque d'un pouvoir illimité. 

Or, les libéraux, partisans déclarés de la souveraineté nationale – ils l’ont défendue les armes à la main lors du Printemps des peuples de 1848 - se sont toujours secrètement méfiés de la souveraineté populaire. Pour deux raisons, dont on oublie volontiers la seconde.

D’abord, c’est vrai, parce qu’ils redoutent les enthousiasmes populaires, le fanatisme des foules, surtout lorsqu’ils sont attisé par des leaders charismatiques. Les totalitarismes du XX° siècle ont montré que ces craintes n’étaient pas infondées. D’où la persistante préférence des libéraux pour le suffrage censitaire et pour les modes de scrutins indirects – l’élection des responsables de l’action publique par des collèges d’électeurs, des assemblées de notables réputés raisonnables. En France, l’élection du président de la République par le peuple, voulue par le général de Gaulle en 1962, a été dénoncée comme « populiste » et « bonapartiste » par les libéraux de l’époque, de gauche comme de droite. 

Mais cette méfiance envers la souveraineté populaire est également dictée par un autre motif. La crainte que l’autorité d’un gouvernement légitimé par la volonté du peuple ne se reconnaisse aucune limite. Benjamin Constant, l’un des plus fameux d’entre les libéraux, mettait en garde, au début du XIX° siècle : « On semblait se dire que si la souveraineté des grands rois était si puissante, si terrible, la souveraineté d’un grand peuple devrait être bien autre chose encore. » Pour parer au risque du despotisme populaire dont la Révolution avait donné une première version sous la Terreur, les libéraux réclamaient non seulement qu’on limite l’extension du pouvoir, mais qu’on en respecte scrupuleusement la division, entre exécutif, législatif et judiciaire. 

Les Pères fondateurs de la république des Etats-Unis, eux-mêmes libéraux, partageaient ces inquiétudes. James Madison en particulier insista pour éviter toute forme de démocratie plébiscitaire. D’où le fédéralisme, destiné à affaiblir le pouvoir central de Washington sur le pays, la création de la Cour Suprême et l’existence du Sénat, dont les membres, à l’origine, étaient élus par les parlements des Etats, et non directement par les électeurs.

Des critiques inspirées par un élitisme pas démocratique du tout...

Cette méfiance n’a plus lieu d’être, nous disent les défenseurs de la démocratie non libérale. Frank Furedi, un intéressant sociologue britannique né en Hongrie, résume assez bien leurs arguments dans un long essai publié dans The American Interest. Ce que libéraux et progressistes reprochent aux populistes, écrit-il, c’est d’abord leur popularité. Ils devraient plutôt s’interroger sur les causes de leur propre impopularité. 

En réalité, écrit Furedi, le discours anti-populiste comporte des dimensions cachées : une critique implicite de la souveraineté populaire et de la prise de décision démocratique ; une extrême méfiance envers les opinions majoritaires ; un élitisme qui, dans des cas extrêmes, n’hésite plus à apparaître comme tel. Ainsi, James Traub a publié, dans Foreign Policy, un essai provocateur intitulé « it’s Time for the Elites to Rise Against the Ignorant Masses ». Le combat politique de notre temps, écrit-il, n’oppose plus la droite et la gauche, mais « les sains d’esprit aux colériques stupides ». Les « masses ignorantes », ajoute-t-il, « doivent être rééduquées ». 

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