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Faut-il provincialiser l'histoire européenne ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Le conflit en cours en Australie entre partisans et adversaires de la réintroduction de cours de "civilisation occidentale" est révélateur des "guerres culturelles", présentes dans tous les pays anglo-saxons.

 Le projet de réintroduire, dans les universités australiennes, une licence « civilisation occidentale », a été mal accueilli. Pourquoi ?

Le concept de « civilisation occidentale », écrit l’une des doyennes de l’Université de Newcastle, Catharine Coleborne, doit être considéré avec une vigilance particulière. Non seulement, il est démodé et remonte aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, mais il est excluant, alors que le système scolaire et universitaire australien doit s’adapter à une extrême diversification de ses publics. La moitié des enfants arrivant en maternelle, dans sa région de Nouvelles Galles du Sud proviennent de familles dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Plus tard, les universités devront, je cite, « répondre aux besoins de ces étudiants ». Manière de suggérer que la culture du pays d’accueil n’a pas à être imposée aux descendants de familles issues de l’immigration.

Le concept de civilisation occidentale, poursuit Catharine Coleborne est fallacieux, parce qu’il suppose une séparation nette entre Orient et Occident, qu’il oppose la Grèce antique et l’Empire romain, d’un côté, à l’Asie et à l’Islam, de l’autre. 

Que les Grecs aient eu la conviction d’incarner un Occident, face à l’Empire perse, conçu comme différent car « oriental » est un fait d’histoire. Que l’Europe ait pris conscience de sa particularité, dans son opposition à l’Empire ottoman qui progressait sur le continent après avoir pris Constantinople, n’est également guère discutable. Cela n’empêchait évidemment pas les contacts, ni les échanges. Le limes romain lui-même, quoique marqué par des fleuves, comme le Rhin et le Danube, n’était pas non plus infranchissable. Faut-il tirer de ce fait d’histoire la conclusion que les civilisations n’existent pas ? 

Mais l’objection suivante est sans doute plus intéressante et fait écho à des débats qui ont lieu récemment chez nous au sein de la communauté historienne. Etudier les civilisations en tant que telles est contestable, écrit Catharine Coleborne, parce que c’est définir artificiellement un segment géographique, alors que les frontières de ces prétendues civilisations fluctuent nécessairement au cours de l’histoire. 

Provincialiser l'Europe et construire une histoire globale.

Elle oppose à cette vision « provincialiste » de l’histoire, par aires de civilisation, la world history. Elle en cite deux réalisations qui lui paraissent parmi les plus abouties : Plagues and People de William McNeill, un des précurseurs de l’histoire globale et l’œuvre entière d’Eric Hobsbawm, un historien britannique, fidèle toute sa vie, au Parti communiste de Grande-Bretagne. Elle cite aussi le travail de Janet Lippman-Abu-Lughod sur les systèmes d’échange à travers l’Eurasie au XIII° siècle. Before European Hegemony

La mission de l’Université est, dit-elle, « d’étendre notre sentiment collectif de l’histoire » ; « nous devons éviter de restreindre les sciences humaines à la vision démodée d’un monde avec des frontières. » « Il nous faut enseigner à nos étudiants le fait de nouer, sans crainte, des relations avec les étrangers et à célébrer la différence et la diversité. » Bref, il faut décentrer l’étude de l’histoire, projeter sur le passé les idéaux du jour

Après avoir déconstruit les histoires nationales, déconstruire celle de l’Europe et de l’Occident, au nom de l’ouverture à l’autre. Et tant pis pour le legs extraordinaire qu’ont pu faire à l’humanité tout entière Aristote et Platon, Erasme et Montaigne, John Locke et Rousseau… Tous des mâles blancs morts !

Réponse de la directrice de la Fondation du Programme de Civilisation occidentale, Bella d’Abrera, sur le site Quillette.

Un universitaire à qui elle vantait son programme lui a rétorqué qu’à ses yeux, l’histoire n’est pas, à proprement parler une affaire de connaissance, mais de « problèmes », de « préoccupations », en anglais « issues ». On fait parler les étudiants sur des questions qui les concernent en tant que membres de telle ou telle communauté. 

J’ai réalisé, à cette occasion, écrit Bella d'Abrera, à quel point les départements de lettres et sciences humaines de nos universités ont dévié de ce qui était leur finalité d’origine. De la Renaissance jusqu’aux années 60, les humanités désignaient l’étude d’un certain nombre d’auteurs classiques, destinée à fournir des clés de compréhension générale. Puis, est apparu le courant « déconstructiviste », aux yeux duquel il n’existe pas de connaissance ni de vérité scientifique absolues, mais seulement des « discours » d’égale valeur épistémologique, qu’il convient d’interroger et dont il faut « déconstruire les présupposés idéologiques ». 

Dans ce contexte idéologique, l’histoire elle-même a été réduite à un rôle paradoxal : « relayer le discours sur les inégalités entre opprimés et oppresseurs, à travers les lentilles de la classe, du genre et de la race ». Les historiens réécrivent le passé de ce même point de vue obsessionnel : classe, genre et race. Les statistiques le démontrent : en 2017, sur les 746 sujets de cours enseignés dans les universités australiennes, 244 étaient exclusivement consacrés à ces trois uniques sujets. Beaucoup d’entre eux ne sont, en réalité, que des séances de « politique des identités »…

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