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Pour le philosophe John Gray, ces nouveaux censeurs ne sont pas seulement les adversaires des libéraux, mais leurs héritiers et leurs disciples.

L'interdiction de la libre discussion sur les campus de Grande-Bretagne

5 min
À retrouver dans l'émission

La mise en vigueur d'une orthodoxie intellectuelle sans en passer par un Etat autoritaire...

Pour le philosophe John Gray, ces nouveaux censeurs ne sont pas seulement les adversaires des libéraux, mais leurs héritiers et leurs disciples.
Pour le philosophe John Gray, ces nouveaux censeurs ne sont pas seulement les adversaires des libéraux, mais leurs héritiers et leurs disciples. Crédits : Getty

Un certain nombre d’étudiants dénoncent ces campagnes d’interdiction, lancées contre des conférenciers, pourtant invités par un département universitaire, ou l’une des sociétés estudiantines, à travers lesquels ils s’organisent. 

Ellie Spawton, une étudiante en archéologie à Southampton, libertarienne revendiquée, multiplie ainsi les articles dénonçant les « no-platformings » et les « safe spaces ». Le Syndicat étudiant NUS, écrit-elle sur le Huffington Post, prend les étudiants pour des enfants vulnérables, qui ne sauraient,sans danger, être exposés à d’autres narratifs que le « récit progressiste en vigueur ». « Le climat est devenu tel, poursuit-elle, que quelque point de vue que ce soit qui s’écarte de ce récit-là est aussitôt réputé « offensant » et se voit décerner l’un des labels infamants, tels que « racisme », « homophobie », « islamophobie », ou toute autre « phobie » imaginable, de manière à être décrété interdit d’expression. Le syndicat étudiant ferait mieux de se demander comment il a pu élire pour présidente en 2016, dans des conditions très peu démocratiques au demeurant, une personnalité, telle que Malia Bouattia, auteur de propos ouvertement antisémites…

Conclusion d’Ellie Spawton : les étudiants semblent oublier que sans liberté d’expression, beaucoup de valeurs que nous considérons aujourd’hui comme acquises, n’auraient jamais pu être exprimées. Car elles étaient considérées comme « offensantes » au temps où elles ont été élaborées. 

Dans le TLS de la quinzaine, le philosophe John Gray cite opportunément à ce propos un extrait du fameux essai de John Stuart Mill, « De la liberté ». Je cite : « Ce qu’il y a de particulièrement néfaste à imposer silence à l’expression d’une opinion, c’est que cela revient à voler l’humanité : tant la postérité que la génération présente ; les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si l’opinion est juste, on les prive de l’occasion de changer leur erreur contre la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité, que produit sa confrontation avec l’erreur. »

Des attaques en règle et répétées contre le principe même de la liberté d'expression...

Dans la revue Standpoint de ce mois-ci, une étudiante du Kings College de Londres, Tamara Berens, met en cause la lâcheté des autorités administratives des universités britanniques, face aux intimidations et aux violences de la gauche radicale. Une véritable « guerre contre la liberté d’expression » a été lancée, selon elle, par des « minorités organisées », qui entendent dominer la vie intellectuelle sur les campus en interdisant toute alternative à leur vision du monde. 

Le théoricien « objectiviste » israélo-américain Yaron Brook, ainsi que des personnalités israéliennes, ont ainsi été empêchés de participer à des conférences auxquelles ils avaient été invités par des « antifas » aux visages masqués. Plusieurs personnes ont été blessées. Mais la direction du Kings College, au lieu de porter plainte contre ces perturbateurs violents, a préféré s’en prendre aux sociétés étudiantes qui avaient invité ces personnalités. Elle a décrété la création d’un « Safe Space », qui aboutit de facto à interdire la mise en circulation d’idées qui contredisent la doxa progressiste du moment, la seule admise. Un professeur en neurobiologie de ce même Kings College, Adam Perkins, qui avait prévu de tenir une conférence sur le thème de « l’importance de la liberté d’expression dans les sciences », s’est vu interdire de parler sur ce sujet. Il s’agit donc bien d’une attaque en règle contre la liberté d’expression. 

Pour le philosophe John Gray, ces nouveaux censeurs ne sont pas seulement les adversaires des libéraux, mais leurs héritiers et leurs disciples...

Pour en revenir à l’article de John Gray, dans le TLS, ce philosophe britannique développe une analyse paradoxale, mais intéressante. Pour lui, les censeurs à l’œuvre dans l’enseignement supérieur anglo-saxon ne sont pas seulement les ennemis des libéraux, favorables à la liberté d’expression ; ils sont aussi leurs héritiers. Ils ont juste poussé un cran plus loin et jusqu’à l’absurde des idées libérales, comme l’horizon de la démocratie planétaire et la déconstruction des identités nationales. Mais profondément, les étudiants sectaires qui organisent les boycotts de certains de leurs professeurs sont en même temps leurs héritiers. 

« D’après les standards d’autrefois, on dit souvent que le libéralisme intellectuel qui caractérisait ces institutions universitaires a été « déconstruit », soutient-il. Il est dénoncé comme « structure de répression ». Du coup, toute idée qui paraît se mettre en travers de la voie idéale vers l’émancipation universelle, est désormais interdite d’expression. Mais cette utopie répressive est en réalité une « idéologie hyperlibérale » et non pas anti-libérale. Le fait est – je cite - que cette idéologie semble décidée à « purger le monde intellectuel et la société de toute trace comportant une vision du monde alternative à la sienne ». Mais n’est-ce pas ce que nous chantaient les libéraux à la Fukuyama, lorsqu’ils prédisaient, dans les années 1990, leur « fin de l’histoire » ?

« Quand des étudiants chinois viennent étudier dans les universités occidentales, une des leçons qu’ils y apprennent, écrit John Gray, c’est que _la mise en vigueur d’une orthodoxie intellectuelle ne rend pas nécessaire un gouvernement autoritaire_. Dans des institutions qui se réclament pourtant de l’engagement en faveur de l’investigation critique, la censure est plus efficace lorsqu’elle est auto-imposée. La police des opinions, trait constitutif de la tyrannie, est maintenant pratiquée par des sociétés, les nôtres, qui se croient plus libres qu’elles ne l’ont jamais été. » 

A méditer…

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