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Drôle d'Amérique, où tout le monde prétend être "victime"

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Culture de l'honneur, de la dignité, de la victimisation...

Les saints, les héros, les victimes.

Je vous le disais hier, la culture de la plainte empoisonne la vie sociale des Etats-Unis - et ça ne date pas d'hier... Je me souviens du livre Culture of Complaint, publié en 1993 par Oxford University Press. Son auteur, Robert Hughes, né en Australie et dont on disait alors qu’il était « le critique d’art le plus célèbre du monde », avait ouvert le ban. Alors que leurs ancêtres européens du XV° siècle chérissaient les saints et que ceux du XIX° admiraient les héros, les Américains d’aujourd’hui, écrivait-il, ne vénérent plus que les victimes. Du coup, tout le monde revendique le bénéfice d’un tel statut. 

Hughes regrettait, par exemple, qu’une nouvelle orthodoxie se soit imposée au féminisme. Renonçant à promouvoir l’image de la femme libre et indépendante, sujet actif et responsable de sa propre existence, comme l’avait fait Simone de Beauvoir, un nouveau féminisme avait forgé le mythe d’une victime sans défense de l’oppression masculine. Méfiez-vous, avertissait l’auteur de Culture of Complaint, « Depuis que notre nouvelle sensibilité a décrété que seule, la victime est le héros, le mâle américain blanc, qui est à peu près le seul à ne pas être considéré comme « victimisé », ne va pas tarder à en réclamer à son tour le privilège. » 

S'exonérer de ses propres responsabilités en se présentant comme "pure victime".

Et il croyait en déceler les premiers signes dans ces thérapies, très à la mode aux Etats-Unis à l’époque, qui prétendent vous faire remonter à un traumatisme originel issu de la petite enfance. L’essentiel étant de s’exonérer de ses propres responsabilités et de les attribuer à d’autres. Le gimmick de l’époque, c’était d’être issu d’une « famille dysfonctionnelle ». Mais on vous expliquait, par ailleurs, que plus de 90 des familles américaines pouvaient être rangées dans cette catégorie. 

Le livre est ancien. Certaines des dingueries de l’époque sont passées de mode. D’autres se sont aggravées. Mais la base du diagnostique de Robert Hughes demeure d’actualité : dans la culture de la plainte, c’est toujours une image paternelle qui se trouve mise en accusation, chargées de nous décharger de nos propres erreurs, de nos propres fautes. Elle nous permet de rester fixés à un stade de développement infantile. 

Quant à l’euphémisation de la réalité, qu’il dénonçait également dans son livre, elle s’est aggravée. Elle joue le rôle qu’il avait bien vu, il y a un quart de siècle : dissimuler les réalités gênantes. Rendre acceptables des injustices flagrantes en leur donnant l’apparence de phénomènes naturels incontrôlables.

Culture de l'honneur, culture de la dignité, culture de la victimisation...

Depuis cet ouvrage, de nombreux auteurs ont fait le même genre de critique à la culture américaine. Et je voudrais, ce matin, attirer votre attention sur le livre de deux sociologues américains, qui viennent de publier un livre intitulé The Rise of the Victimhood Culture. La montée de la culture de la victimisation. Selon ses deux auteurs, Bradley Campbell et Jason Manning, se sont succédé en Occident trois grands modèles culturels, associés à trois sensibilités, voire trois morales. La culture de l’honneur, la culture de la dignité et la culture de la victimisation. Et ces deux savants professeurs se réfèrent à un nouveau courant, la « pure sociology », sur laquelle je reviendrai au cours de la semaine. 

Mais d’abord, les trois cultures. La culture de l’honneur comporte une très forte sensibilité à la critique, au manque de respect, à l’insulte. On considère comme une vertu de ne pas les tolérer ; comme une preuve de lâcheté de confier leur redressement à une autorité réparatrice, telle que la Justice. Non, tout ce qui est perçu comme insultant réclame une compensation immédiate. C’est la morale de l’ancienne noblesse, celle de nos mousquetaires, chatouilleux sur le point d’honneur et prompts à tirer l’épée pour se faire justice. Elle valorise la dignité personnelle et le courage physique, la bravoure. 

La culture de la dignité enseigne, au contraire à supporter les injures. Comme enseignaient les parents autrefois, « sticks ans stones can break my bones, but words can never hurt me. » Bâtons et pierres peuvent me briser les os, mais jamais les mots ne me blessent. Agressé, on se garde bien de se faire soi-même justice : la réparation des torts est confiée à une instance de régulation spécialisée dans le maintien de l’ordre et de la paix civile. La morale qui l’accompagne insiste sur le contrôle de soi et la « peau dure ». 

Notre morale contemporaine, celle de la victimisation, combine, disent nos deux auteurs, certains traits de la première, mais aussi de la deuxième. Comme la morale de l’honneur, elle est hyper-sensible à tout ce qu’elle perçoit comme insultant, dégradant, méprisant. Mais, comme la morale de la dignité, elle réclame réparation et protection auprès d’autorités qualifiée

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