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Di Maio (5 Etoiles) et Salvini (Ligue), les chefs des deux partis au pouvoir.

Le "laboratoire politique" italien invente la "popolocrazia"

5 min
À retrouver dans l'émission

L'utopie d'une vie politique sans classe politique, d'une majorité qui peut imposer ses désirs sur-le-champ.

Di Maio (5 Etoiles) et Salvini (Ligue), les chefs des deux partis au pouvoir.
Di Maio (5 Etoiles) et Salvini (Ligue), les chefs des deux partis au pouvoir. Crédits : ALBERTO PIZZOLI / AFP - AFP

"Basta Euro" ou pas ?

Matteo Salvini avait promis que si son parti, la Lega remportait les élections, il n’y aurait même pas besoin de convoquer un référendum : l’Italie abandonnerait la monnaie unique. Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, tout indique que Salvini a changé d’avis. Les Italiens n’aiment plus l’Union européenne, alors qu’ils font partie des 6 membres fondateurs. Ils n’aiment pas non plus l’Euro. Mais en même temps, ils redoutent d’en sortir… Pourtant, c’est bien l’économiste Paolo Savona, récusé pour le poste de ministre de l’économie et des finances par le président de la République, qui représentera l’Italie au prochain Conseil européen, les 28 et 29 de ce mois : il a, en effet, écopé du ministère des Affaires Européennes. 

Les élites anti-élites

Savona a déjà exercé des fonctions ministérielles, au Commerce et à l’Industrie, en 1993-1994. Il a été le directeur-général de la Cofindustria, le principal syndicat patronal italien. Il a dirigé une banque, présidé plusieurs conseils d’administration. Mais à 60 ans, il a contracté le virus de la politique. Et  il rend aujourd’hui, « les élites qui dirigent à Bruxelles » responsables de tous les maux qui plombent l’économie italienne. 

On ne saurait mieux vérifier le théorème de Pareto, rappelé hier, par Jacques Julliard dans son éditorial du Figaro. "Le peuple n’est pas plus populiste que Dieu n’est pratiquant." « Le populisme est le faitd’élites particulières,en l’occurrence des élites antisystème », qui cherchent à chasser les élites en place pour s’y substituer. Paolo Savona incarne superlativement ce genre d’élite-là. Il a participé à la rédaction d’un « guide pratique pour sortir de l’Euro ». On y lit que l’Italie doit retrouver la souveraineté monétaire. Ainsi, le pays pourrait renouer avec sa vieille tradition inflationniste. De temps à autres, on dévalue la monnaie pour retrouver des marges de compétitivité et faire fondre les dettes publiques – au détriment non pas des seuls épargnants, comme on le prétend parfois, mais du pouvoir d’achat de tous, salariés, comme retraités…

L'Italie, laboratoire politique de l'Europe

Notre grand italianologue national, Marc Lazar, vient de signer sur le site Telos, un article très intéressant. L’Italie, prévient-il, n’est pas une anomalie en Europe. Elle en constitue plutôt notre « laboratoire ». C’est chez nos voisins transalpins qu’ont été élaborées des expériences politiques nouvelles, dont plusieurs ont été adoptées par d’autres nations. A commencer par le fascisme, de triste mémoire. Mais aussi, la formule de démocratie-chrétienne d’après-guerre qui n’a certes pas à rougir de son bilan. Quant à Donald Trump, c’est manifestement un clone plus ou moins réussi de Silvio Berlusconi. C’est pourquoi, ajoute Marc Lazar, nous avons intérêt à scruter avec la plus grande attention ce qui va se produire en Italie à partir d’aujourd’hui. Car l’Italie fait également office de « sismographe : elle « enregistre les premières secousses telluriques qui bouleversent l’ordre politique. Et dont les répliques se feront ressentir dans toute l’Europe. France comprise. »

Un pays anxieux, un fort sentiment anti-immigrés

Dans l’ouvrage collectif, dirigé par Dominique Reynié, Où va la démocratie ? de parution récente, le même Marc Lazar avait signalé certaines particularités de l’opinion publique italienne. Elles semblaient annoncer ce qui est à présent à l’œuvre dans ce pays. 

Le pays est « très inquiet », relevait Marc Lazar ; un très profond malaise démocratique s’y exprime. 47 % des sondés estimaient, l’an dernier, que leur niveau de vie se dégradait. 70 % considéraient que « leur style de vie est menacé ». Le sentiment anti-immigrés était très fortement majoritaire : 74 % des Italiens considérant l’immigration comme un phénomène négatif. 67 % se disent inquiets face à l’islam. 

Envers les institutions politiques, la défiance atteignait des scores terriblement élevés avant les dernières élections. 88 % des Italiens estimant leur classe politique corrompue et 93 % exprimant leur défiance envers les partis politiques. Il est vrai que c’est l’ensemble des institutions, syndicats et associations compris, qui fait l’objet d’un rejet très violent dans ce pays. Seules, les petites et moyennes entreprises, colonne vertébrale de l’économie, ainsi que l’armée, la police et l’école y sont bien perçues. Encore plus préoccupant : près du tiers des Italiens estimaient que « d’autres systèmes politiques que la démocratie peuvent se révéler aussi bons"…

La popolocrazia, utopie d'une politique désintermédiée

Pas étonnant que se soit développé dans ce « laboratoire politique », une expérience que Marc Lazar et son confrère italien Ilvo Diamanti ont nommé la « popolocrazia » dans un livre qu’ils ont co-signé cette année. De même que la « démocratie du public » était l’enfant de la télévision, la popolocrazia est le produit des réseaux sociaux. C’est une démocratie de ressentiment et de haine des élites, qui aspire au type de « désintermédiation » déjà produite la révolution numérique dans de nombreux autre domaines. Ses partisans rêvent de se passer de classe politique, comme on a pris l’habitude de se passer d’agence de voyage pour commander ses billets d’avion, ou d’agence immobilière pour acheter un appartement. 

Le Mouvement 5 Etoiles surfe sur cette aspiration à une souveraineté populaire désintermédiée. Ses adhérents sont habitués à décider entre eux sur les réseaux sociaux de la ligne de leur parti. Mais la démocratie libérale exige le respect d’un certain nombre de filtres (les élus) et de garde-fous (la séparation des pouvoirs, le contrôle de constitutionnalité, le respect des engagements internationaux…). La popolocrazia, c’est la tentative de s’en affranchir. L’utopie d’une démocratie plus transparente et plus immédiate. Un régime dans lequel la majorité obtient illico ce qu’elle désire.

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