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Jusqu'où demeure-t-il légitime de se moquer des malheurs d’autrui ?

Les misérables délices de la Schadenfreude

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Jusqu'où demeure-t-il légitime de se moquer des malheurs d’autrui ?

Jusqu'où demeure-t-il légitime de se moquer des malheurs d’autrui ?
Jusqu'où demeure-t-il légitime de se moquer des malheurs d’autrui ? Crédits : Dorothea Lange / Library of Congress - Getty

En 2015, un pasteur du nom de Tony Perkins, qui avait été candidat au Sénat quelques années plus tôt, lança cet avertissement : les inondations qui sont en train de s’abattre sur la Louisiane sont une punition divine. Elles sont envoyées par le Tout-Puissant pour châtier les Etats-Unis d’avoir autorisé le mariage entre personnes du même sexe. Très peu de temps après avoir fait cette déclaration, il dut fuir sa propre maison, inondée. La BBC posta la photo de la demeure du pasteur avec la légende : « Dieu essaie de nous envoyer un message ».

Pour la psycho-sociologue Tiffany Wat Smith, voilà un parfait exemple de la fameuse Schadenfreude - vous savez cette fameuse jubilation de voir survenir des catastrophes chez les autres, surtout lorsque nous les jugeons méritées par leur arrogance, leur suffisance, ou simplement leur sottise. 

L’exemple classique : Un skieur nous double sur la piste tout schuss, ses bâtons bien calés sous les avant-bras, tandis que nous nous efforçons simplement de rester debout en tournicotant. « Rien n'est humiliant comme de voir les sots réussir dans les entreprises où l'on échoue », écrit Flaubert dans L’Education sentimentale. Cinquante mètres plus loin, le faraud plonge le nez en avant dans la poudreuse. Nous la tenons, notre petite vengeance répugnante ! Oui, mais s’il s’était fait vraiment mal ? S’il s’était brisé la colonne vertébrale et allait passer le reste de sa vie sur un fauteuil roulant ? Tout-à-coup, notre sentiment de culpabilité fait retour. La psychanalyse nous a appris qu’on ne sort pas indemne d’une situation où l’on a souhaité à autrui un désastre qui lui survient effectivement. 

A l’illustration de sa thèse, Tiffany Wat Smith évoque un épisode des Simpson. Leur voisin détesté, Ned Flanders annonce qu’il va ouvrir une boutique. Homer imagine d’abord le magasin vide. Puis, il se représente Ned Flanders secouant ses poches vides. Ned Flanders suppliant les huissiers. Enfin Ned Flanders qu’on enterre. « Ca va trop loin », dit alors Homer Simpson et il rembobine tout son cinéma intérieur jusqu’à la première scène, celle de l’ouverture de la boutique… La vraie question, écrit-elle, c’est où, pour chacun d’entre nous commence le « trop loin ». C’est une question qui intéresse autant les psychologues que les moralistes.

Et pourquoi les Britanniques emploient-ils ce mot allemand, Schadenfreude ?

Toutes les langues du monde disposent d’un mot pour traduire cette misérable jouissance que nous éprouvons à voir un rival échouer, un supérieur se faire chapitrer à son tour par plus puissant que lui, un puissant mordre la poussière et perdre les privilèges que nous lui avons enviés. Pensez à Carlos Ghosn... 

Le grec ancien avait l’epichairekakia (de chairô le fait de se réjouir (kakia : la malignité) le latin avait la malevolentia, d’où le français a tiré sa malveillance, mais l’expression joie maligne, est plus proche de ce que nous cherchons à dire. Le russe a zloradsvto, ou joie méchante. Mais en 1926, un journaliste écrivit dans The Spectator – qui existait déjà, « nous n’avons pas de mot pour Schadenfreude, parce qu’il n’y a pas une telle chose ici ». Du coup, les Anglais ont adopté le mot allemand Schadenfreude, la joie malsaine qu’on éprouve au spectacle du malheur d’autrui. 

Kathryn Hugues écrivait récemment dans le TLS que c’est plutôt parce si l’anglais avait disposé d’un tel mot, on en aurait abusé... En effet, dans une culture marquée par l’habitude de couper les têtes qui dépassent – ce qu’on appelle le tall poppy syndrom – le syndrome du grand coquelicot, dans une nation où l’on aime se moquer des bêtises des célèbres et des puissants, la schadenfreude a beau de cacher derrière un mot allemand importé, elle est omniprésente. Dans le roman quintessentiellement anglais Orgueil et Préjugé de Jane Austen, l’un des personnages, Mr Bennett, le père des cinq filles, philosophe en ces termes : « Dans quel but vivons-nous, sinon dans celui de donner à nos voisins des sujets de moquerie et de rire d’eux-mêmes à notre tour ? »

Schadenfreude versus empathie. Le rôle des médias sociaux. 

La schadenfreude n’était guère étudiée jusqu’à une période récente. Mais depuis une quinzaine d’années, écrit Tiffany Wat Smith, les études sur le sujet s’empilent. Qu’elles proviennent des neurosciences, de la philosophie, ou du management. Pourquoi cet intérêt soudain ? Réponse : internet. Nous avions pris l’habitude, grâce à la presse people, de tout savoir sur la vie des riches-et-célèbres. A présent, nous avons en outre la possibilité de ricaner publiquement à leurs dépens. 

Mais selon Tiffany Wat Smith, cette tendance est de plus en plus contredite par de nouvelles formes d’empathie, elles aussi favorisées par les réseaux sociaux. " Notre capacité à nous accorder aux souffrances d’autrui est hautement prisée, aujourd’hui, écrit-elle. Et à juste titre. Se mettre à la place d’autrui impacte notre capacité à diriger, à éduquer nos enfants, à être un ami ou un partenaire décent. Et plus l’empathie devient importante, plus la schadenfreude semble détestable. "

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