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Le déclin du sentiment religieux aurait pu rendre les Américains moins susceptibles d’engouements irrationnels. Il n’en est rien. Pourquoi un tel paradoxe ?

Etats-Unis : de la ferveur religieuse à la radicalité politique ?

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Aux Etats-Unis, les commentateurs sont nombreux à analyser au prisme de la religion la polarisation idéologique qui déchire le pays. Et ce malgré la déchristianisation qui affecte la société américaine depuis les années 1980. Le déclin de la foi attiserait-il les passions idéologiques ? Décryptage.

Le déclin du sentiment religieux aurait pu rendre les Américains moins susceptibles d’engouements irrationnels. Il n’en est rien. Pourquoi un tel paradoxe ?
Le déclin du sentiment religieux aurait pu rendre les Américains moins susceptibles d’engouements irrationnels. Il n’en est rien. Pourquoi un tel paradoxe ? Crédits : Valentyn Semenov / EyeEm - Getty

Les commentateurs sont de plus en plus nombreux, aux Etats-Unis, à tenter d’interpréter la polarisation idéologique qui déchire la société américaine en termes religieux. Et la manière dont le fait l’essayiste Shadi Hamid est particulièrement éclairante. Il faut dire que cet universitaire est un spécialiste de l’étude comparée de ce qu’on appellerait chez nous "le théologico-politique", l’interférence de la religiosité et dans la conduite du pouvoir civil. Une question qu’en Europe, on avait cru destinée à être bientôt réglée. Et qui ne cesse, au contraire, d’empoisonner le monde. 

Quand les hommes cessent de croire en Dieu, ils ne croient pas pour autant à rien. Ils se mettent, au contraire, à croire en n'importe quoi.          
G.K. Chesterton (1874-1936)

Le déclin du sentiment religieux exacerbe-t-il les passions politiques ?

Dans un article récemment paru dans le mensuel The Atlantic, Shadi Hamid commence par remarquer la récente - mais rapide - déchristianisation qui affecte les Etats-Unis. Le pays a longtemps paru réfractaire à la sécularisation qui caractérisait les sociétés européennes. Songez qu’entre 1937 et 1988, le nombre d’Américains qui fréquentaient une paroisse est resté stable et élevé (autour de 70 %). Sans que l’on sache vraiment pourquoi à partir de la fin des années 80, la chute a été constante. Aujourd’hui, moins de 50 % des Américains sont affiliés à une religion. Et un quart se disent athées, agnostiques ou ne se reconnaissent dans aucune religion. Une révolution intellectuelle en marche. Il est vrai que les Pères fondateurs avaient voulu ménager un "épais mur de séparation" entre le pouvoir politique et les religions. Et surtout que ce pouvoir ne s’identifie jamais à aucune d’entre elles.

On imaginait, poursuit Shahid Hamid, que ce déclin de la religiosité allait rendre les Américains moins susceptibles d’engouements irrationnels. Il n’en est rien. Car la passion politique a pris le relais des fanatismes religieux. Le pasteur néo-calviniste hollandais Abraham Kuyper, qui fut Premier ministre de son pays au début du XXe siècle, estimait que les hommes ne peuvent vivre sans une allégeance ultime. Quand celle-ci n’est pas religieuse, elle est généralement politique. Et Samuel Goldman a même établi une loi sociologique, selon laquelle, dans toute société, il existerait un "stock donné de convictions relativement constant" au fil du temps, mais qui se déploierait de manière différente selon les époques. 

Le sentiment religieux peut être réinvesti de toute sorte de manières. Mais la passion politique est la plus évidente...

Mais le fait est que les idéologies qui prennent la place des religions divisent les peuples, parce que c’est dans leur nature même, d’être exclusive et intolérante. 

A gauche, les woke s’emparent de notions religieuses telles que le péché originel, l’expiation, les rituels et les excommunications. Ils les reconvertissent à des fins séculaires. Ce faisant, les adhérents du wokisme se considèrent comme remettant en cause le grand récit, longtemps dominant, qui insistait sur l’exceptionnalisme américain, son caractère providentiel. Alors que la religion voit la Terre Promise dans le Royaume des Cieux, la gauche utopiste la voit là-bas, en avant, dans la réalisation de la société juste. A droite, les adhérents de l’ethno-nationalisme trumpo-centrique se drapent dans les oripeaux d’une religion bien structurée, mais leur mouvement ressemble à un chapiteau de born-agains dépouillé de ses chrétiens témoignant avoir bénéficié d’un miracle. Les meetings tapageurs de Trump étaient axés davantage sur les thèmes du sang et du sol que sur la Venue du Fils de Dieu. Et Trump y jouait à la fois les rôles du Sauveur et du martyre.        
Shadi Hamid, The Atlantic

Mais ni les militants woke, ni les fans de Trump ne peuvent combler le manque que laisse derrière lui un christianisme en retrait. Car le rôle des religions, c’est de nous aider à prendre nos distances avec les imperfections du monde d’ici-bas, en nous enseignant, justement, que la perfection n’est pas de ce monde. Alors que les nouvelles religions civiques déchaînent les frustrations et les retournent contre leurs adversaires. Et du coup, les débats politiques qui devraient demeurer de l’ordre de l’ordinaire et du prosaïque, basculent dans une dimension quasi-métaphysique. Là où nulle conciliation n’est possible. 

L'Amérique, une religion ?

Une alternative à ce regain de religiosité réinvesti en politique serait une résignation lassée à l’européenne. Mais cette prise de distance européenne avec tout ce qui ressemble au sacré, tient à l’histoire européenne, et en particulier à la Seconde Guerre Mondiale. En évoquer le souvenir suffit soudain à doucher les vieilles passions politiques, surtout le patriotisme. Or, le paradoxe américain, relève fort justement Shadi Hamid, c’est que le patriotisme américain comporte justement des aspects religieux. Aux émigrants qui s’y réfugiaient, elle apparaissait comme une Terre promise et après y avoir abordé, ils conservaient la foi des convertis. Le pasteur Martin Luther King lui-même a identifié l’Amérique à une sorte de foi. Et c’est en son nom qu’il appelait les Etats-Unis à être fidèles à eux-mêmes, en cessant de discriminer les Noirs. Un Américain qui s’en va vivre, mettons en Allemagne, et y demeure de nombreuses années reste un 'expat''. Et Shadi Hamid évoque le bonheur qu’il ressent lorsque, débarquant dans un aéroport des Etats-Unis, le douanier lui rend son passeport américain en l’accueillant d’un "Welcome home !"

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