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De Lili Marleen à Lily Marlene

6 min
À retrouver dans l'émission

Comment le capitaine Marlene Dietrich, de l'US Army, née allemande, s'est identifiée au personnage de l'antienne de la Seconde guerre mondiale.

On vient d’entendre la fameuse chanson Lili Marleen, interprétée par Marlène Dietrich en personne. Ma chronique de ce matin est consacrée à cette comédienne, chanteuse, diva, vamp… Une femme exceptionnelle. Mais cette chanson n’avait pas été écrite pour elle.

Mais Marlene Dietrich se l’est appropriée au point que, pour de nombreux soldats, combattant durant la Seconde guerre mondiale, Marlene a fini par s’identifier avec la Lili Marleen de la chanson. Elle l’a chantée pour les GIs en Algérie, puis sur le front italien. Elle l’a chantée pour les soldats alliés lors de la bataille des Ardennes, où Hitler avait massé ses chars pour une ultime contre-offensive. Et lorsque, à partir des années soixante, elle est passée du cinéma au tour de chant, elle a chanté Lily Marlene sur toutes les scènes du monde. Créant, chaque fois, un moment d’intense recueillement

A l’origine de cette chanson, il y a un triste poème, griffonné par un soldat allemand, Hans Leip, à la veille de son départ sur le front russe en avril 1915. Le pauvre garçon de la chanson, consigné pour indiscipline, accomplit sa corvée de sentinelle en faisant les cent pas devant la porte de la caserne, au lieu d’aller retrouver la jeune fille dont il est amoureux. 

Le poème, découvert par la chanteuse réaliste allemande Lale Andersen, est mis en musique à sa demande par Norbert Schulze. Elle enregistre la chanson en août 1939, à la veille de la déclaration de guerre. Et c’est un bide complet. 700 exemplaires vendus ! Il faut dire que cette version sonne au mieux, comme un refrain de brasserie bavaroise, au pire comme un air de manège. Emotion, niveau zéro. 

Mais voilà que deux ans plus tard, Lili Marleen devient un tube planétaire ; l’antienne de la Seconde guerre mondiale. Radio Belgrad, qui émet pour les soldats allemands engagés dans les Balkans et en Afrique du Nord, la diffuse tous les soirs en fin de programme. La chanson clôt une émission consacrée à la lecture de lettres envoyées par les soldats à leurs fiancées et à leurs épouses. 

Goebbels, le maître de la propagande nazi, n’aime pas cette chanson. Il l’estime trop débonnaire. Elle risque d’émousser le « fanatique désir de combattre » qu’il veut inculquer aux soldats allemands sur tous les fronts. Oui, mais Rommel, le « renard du désert », peut-être plus sentimental que Goebbels, lui, aime la chanson et la réclame. A présent, c’est la radio de Berlin qui la diffuse plusieurs fois par jour…

Entre-temps, les troupes britanniques qui combattent en Tripolitaine, ont entendu Lili Marleen et elles l’ont adoptée. Les soldats alliés eux aussi rêvent aux douceurs du foyer devant la photo de celles qu’ils ont dû laisser pour s’en aller combattre si loin de chez eux. Et le succès de Lili Marleen explose. En 1942, elle est traduite et adaptée en 43 langues. Dans la France occupée, elle est créée par Suzy Solidor, qui dirige alors, à Paris, le cabaret, La vie parisienne, très fréquenté par les officiers allemands. Significativement, cette version française est interprétée sur un rythme de marche, et avec le renfort de chœurs qui sonnent de manière assez militariste.  

Mais écoutez la version de Marlene Dietrich. Sa Lily Marlene est d’une immense mélancolie. Elle y fait entendre la lassitude et la désillusion du soldat, bien davantage que le désir d’embrocher l’ennemi. Ce n’est qu’au quatrième couplet, à l’évocation des « marches dans la boue et le froid » et du paquetage qui semble plus qu’on ne peut supporter », que l’orchestre fait une incursion du côté de la marche militaire. Et lorsqu’elle l’a chantée en allemand, après-guerre, Marlene Dietrich évitait soigneusement tout bellicisme. Elle en ralentissait le rythme au point d’en faire une chanson poignante et désespérée.

Vient de paraître une nouvelle biographie de Marlene Dietrich. A vrai dire, il en existe déjà un certain nombre, comme celle de Donald Spoto qui date de 2003, ou celle due à Jean Pavans, parue chez Gallimard, en 2007. Mais cette dernière en date, Marlène Dietrich, la scandaleuse de Berlin, qui vient de paraître chez Perrin est de la plume d’un universitaire spécialiste de l’histoire allemande, Jean-Paul Bled. Et elle permet sans doute de comprendre un peu mieux les rapports compliqués de cette femme extraordinaire, née à Berlin en 1901, avec l’Allemagne, la culture allemande, l’histoire allemande de son temps et devenue capitaine de l'US Army.

Au départ, elle se destinait à devenir musicienne professionnelle. Violoniste, c’est une perfectionniste. Elle s’exerce sur les fameuses sonates de Bach durant des heures chaque jour. Au point de s’abimer la main gauche. Dans le Berlin des années 20, elle se marie précocement, entame une carrière de chanteuse et de danseuse de cabaret. Elle tourne dans une série de films muets sans intérêt : à cette époque, Berlin rivalise avec Hollywood. Elle s’amourache de son partenaire dans un de ces films, Willi Forst (1927). On commence à parler d’elle comme « la nouvelle Greta Garbo », 

Quand une rencontre va bouleverser sa vie. Celle Josef von Sternberg. Avec qui elle va tourner l’Ange bleu. C’est ce dont nous parlerons demain. 

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