LE DIRECT

Immigration : l'Europe n'est pas préparée à la prochaine vague

5 min
À retrouver dans l'émission

Un partenariat avec l'Afrique, renonçant au paternalisme du passé, est nécessaire.

Comment expliquer que l’Union européenne n’ait  pas été capable de définir une politique commune de l’immigration et de l’asile ?

Oui. Alors que la crise financière de 2008 a donné lieu à une série de mesures d’urgence qui ont renforcé la résilience de la zone euro, on dirait que les leçons de la crise migratoire de 2015-2016 n’ont pas été méditées. Du coup, comme l’écrit Stefan Lehne du think tank Carnegie Endowment for Peace, elle n’est nullement préparée à faire face à la prochaine grande crise migratoire. En effet, tandis que la crise financière a été efficacement combattue en commun, sous l’égide la BCE, la crise migratoire s’est traduite par une renationalisation de fait des politiques migratoires, qui est une absurdité. Des défis tels que ceux qui nous attendent pour des raisons d’explosion démographique en Afrique sub-saharienne et de vieillissement de la population européenne ne peuvent trouver de réponses qu’à l’échelle de l’Europe entière. Mais la politique d’attribution de quotas de réfugiés, tentés par la Commission, a été un échec. De nombreux pays, dont le nôtre à l’époque, ont fait preuve de réticence.

Comment expliquer que l’arrivée sur les côtes européennes, en 2015, d’un million et demi de personnes, à travers la Méditerranée, ait provoqué un tel traumatisme ? 

C’est j l’une des questions que pose Stefan Lehne. Après tout, relève-t-il, l’Europe, qui est bien loin d’être une forteresse, puisqu’elle est la région du monde qui accueille le plus fort pourcentage de migrants, a délivré 12 millions et demi premiers permis de résidence à des non-citoyens de l’Union européenne rien qu’entre 2012 et 2016. La Turquie, un pays de 80 millions d’habitants, a accepté 3 millions 700 000 réfugiés de Syrie. Et 30 % de la population libanaise est composée de réfugiés. Pourquoi la crise de 2015 a-t-elle provoqué en Europe une onde de choc politique, dont on commence à ressentir les premiers effets avec le Brexit, le durcissement de pays réputés accueillants, comme le Danemark et les Pays-Bas, la composition d’un gouvernement euro-sceptique et xénophobe en Italie, après l’Autriche, la Hongrie, la Pologne et la Tchéquie ?

C’est que l’Europe se remettait à peine de la crise financière et qu’elle a vu arriver des millions de personnes dont l’installation, l’entretien, la formation va peser au moins durant quelques années, sur les budgets sociaux. Mais « En particulier, écrit Stefan Lehne, les populations les plus pauvres ont vite ressenti que les réfugiés bénéficiaient d’un accès privilégié aux aides et avantages sociaux, tandis qu’elles-même étaient perdantes. » En outre, poursuit ce chercheur, « l’inquiétude publique s’est aggravée lorsqu’on a commencé à associer ces entrées massives avec le terrorisme islamiste et _la hausse de la criminalité_. » 

« L’immigration est un sujet très émotionnel », écrit-il encore, « qui polarise les sociétés. Lorsqu’on touche au sentiment d’identité des groupes et des nations, on mobilise la solidarité chez certaines personnes, mais on suscite la peur et la haine chez d’autres. » 

C’est un son de cloche que l’on entend de plus en plus. Ainsi Robert Skidelsky, économiste réputé – il est l’auteur de la biographie de John Maynard Keynes – et membre de la Chambre des Lords, a publié récemment un texte intitulé « Les vérités qui dérangent sur l’immigration ». On ne saurait réduire les individus à leur dimension économique, en tant que producteurs et consommateurs de richesses, commence-t-il. « Le sentiment d’appartenance est au moins aussi important que le besoin de se nourrir ». C’est pourquoi les gouvernants doivent avoir en vue, certes, les besoins de main d’œuvre de leurs économies aux populations vieillissantes, mais également la cohésion de leurs sociétés. 

L'argument démographique : l'Europe, continent vieillissant a besoin de la jeunesse africaine. 

L’argument démographique est bien résumé par  Ibrahim Assane Mayaki, Secrétaire Exécutif de l’Agence de planification et de coordination du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique . En octobre 2017, écrit ce haut fonctionnaire international, plusieurs fois ministre au Niger, l’Union européenne a annoncé un véritable « Plan Marshall pour l’Afrique », doté d’un nouveau budget de 40 milliards d’euros. Il s’agit de booster la croissance sur place, afin de créer des emplois sur le continent et de dissuader les jeunes Africains d’émigrer en Europe. Le président du Parlement européen, Antonio Tajani, l’a justifié ainsi : « Des mots ne convaincront pas les migrants de rester chez eux. Nous devons leur offrir une chance d’avoir une vie décente chez eux. »

Certes, écrit Mayaki, l’aide est nécessaire. Mais les Européens devraient comprendre que le temps n’est plus au paternalisme et que les relations entre les deux continents doivent être redéfinies. Si la stratégie de l’Europe pour répondre au défi des migrations, se limite à allouer de l’argent, elle échouera. 

Les Européens devraient comprendre que 440 millions de jeunes Africains vont arriver sur le marché du travail au cours des 15 prochaines années et que 375 000 jeunes Africains sont en train de se former dans des universités hors du continent africain. Cette main d’œuvre qualifiée est déjà convoitée par des pays comme la Chine et l’Inde. Or, l’Europe est un continent vieillissant aux systèmes sociaux aussi généreux qu’onéreux. Sans une forte migration vers l’Europe, ces systèmes sociaux ne seront pas soutenables. L’Union européenne a un besoin vital de transfert de compétences. Elle aurait tort de fermer ses frontières… 

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......