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L'Algérie sous Bouteflika : une économie rongée par le clientélisme

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La chute de la "maison Bouteflika" va entraîner celle de nombre de ses "clients"dans le milieu des affaires.

La crise politique que traverse l’Algérie nous en masque une autre : le pays connaît aussi une grave crise économique. 

« Le problème est que l’Algérie approche dangereusement du moment où va se déclencher une _crise économique sévère_, une crise que même un gouvernement compétent, déterminé et jouissant de la confiance et du soutien de la population aurait des difficultés à maîtriser. » Tel est l’avertissement lancé par de nombreux économistes. Dont Anthony Skinner, le directeur du secteur Moyen Orient et Afrique du Nord d’une société britannique de conseil, spécialisée dans l’analyse du risque, Verisk Maplecroft, que je viens de citer. Or, ajoute Anthony Skinner, « ces conditions n’existent pas en Algérie. Et il est peu probable qu’elles viennent à se matérialiser dans les temps à venir. » 

Oui, la crise politique algérienne se double d’une crise économique dont le régime est responsable et qu’il s’est avéré incapable de combattre efficacement. La chute des prix du pétrole a provoqué, chez les Algériens, une prise de conscience : le modèle économique basé sur l’utilisation, par le pouvoir, de la rente pétrolière et gazière pour calmer les aspirations de la population, a atteint ses limites. Fondé sur les subventions publiques, il a été financé, ces dernières années, en puisant dans les réserves de change accumulées. Mais celles-ci fondent à grande vitesse. De 180 milliards de dollars en 2014, il n’en reste moins de la moitié à présent : 67 milliard. A ce rythme, il n’en resterait rien dans cinq ans. 

Le régime lui-même en a pris conscience et a tenté des réformes. Mais sans toucher au cœur du système. Entre 2014 et 2017, le premier ministre, Abdelmalek Sellal, un technocrate compétent, a initié une série d’ajustements micro-économiques pour tenter de relancer le secteur industriel. Le déficit extérieur a entraîné une dépréciation de facto de la monnaie nationale, le dinar. 

Son successeur au Palais du gouvernement, Abdelmajid Tebboune, un autre technocrate, annonça qu’il comptait s’attaquer à la corruption qui gangrène le pays. Cela lui a valu une certaine popularité dans l’opinion… mais un licenciement éclair : avec moins de trois mois à la tête du gouvernement algérien, il a battu le record de la plus faible longévité. 

Car le fond du problème algérien, c’est que l’économie du pays est rongée par le clientélisme… 

Oui, le think tank Carnegie Endowment a récemment publié une note consacrée à la politisation du business en Algérie. On y apprend que le Forum des Chefs d’Entreprises (FEC) algérien, l’équivalent de notre MEDEF, a connu une crise interne, largement antérieure aux manifestations populaires du vendredi. L’organisation patronale, sous la présidence de Ali Haddad, l’un des hommes les plus riches du pays, élu en 2014, entretenait des liens étroits avec le clan Bouteflika. Le régime accordait son soutien à ses protégés, leur réservait les commandes publiques et les protégeait de la concurrence étrangère par une politique stupidement protectionniste. En échange, les oligarques finançaient généreusement les campagnes électorales de Bouteflika et enrichissaient les membres de sa famille. 

Cette politisation d’une organisation patronale qui est censée représenter 7 000 entreprises, de toutes tailles, a entraîné des débats internes assez vifs. Et ceux-ci se sont traduits par des démissions fracassantes parce qu’elles avaient un sens politique. En particulier celles de Issad Rebrab, propriétaire du groupe Cevital, premier groupe privé algérien qui regroupe 26 filiales, l’un des hommes d’affaire les plus influents d’Afrique. Rebrab s’est affronté publiquement au ministre de l’Industrie, Abdeslam Bouchouareb. De son côté, Slim Othmani, le PDG de l’entreprise NCA Rouiba, société de production de boissons à base de fruits, a démissionné dés 2014 pour protester contre la dérive politique du FCE. 

"Bouteflika ou le chaos" : ça ne prend plus ! 

Dans une interview récente aux Echos, Othmani explique que la majorité des patrons algériens vivaient dans la peur et l’humiliation, face à un pouvoir qui, je le cite, « leur faisait croire qu’ils lui devaient même l’air qu’ils respiraient ». « Le clan Bouteflika contrôlait l’intégralité des leviers du pouvoir. Tout se décidait au sommet. » Je relève aussi ces deux indications essentielles pour comprendre la situation : « L’économie algérienne est dans une situation désastreuse, minimisée par les chiffres officiels. » Et : « La société civile est préparée, outillée intellectuellement pour assurer une transition pacifique. « Bouteflika ou le chaos », ça ne prend plus. »

Dernier rebondissement en date : Ali Haddad, le président du Forum des chefs d’entreprises, je le rappelle, a démissionné de cette présidence le 28 mars dernier. Le lendemain, à trois heures du matin, il était arrêté alors qu’il tentait de passer la frontière avec la Tunisie, porteur d’une forte somme. Dans l’attente de son procès, il a été placé sous mandat de dépôt. C’est un nouveau signe de la chute de la « maison Bouteflika ».

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