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Un monde de fantasy, dans lequel finissent pas basculer ses critiques les plus véhéments.

Trump, le président des anti-Bobos

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Les Clintons, étudiants hyper-brillants et rebelles de campus, incarnaient la synthèse bourgeois/bohême. Trump est le premier président américain, depuis un quart de siècle, à ne pas provenir de la nouvelle élite méritocratique.

Un monde de fantasy, dans lequel finissent pas basculer ses critiques les plus véhéments.
Un monde de fantasy, dans lequel finissent pas basculer ses critiques les plus véhéments. Crédits : BRENDAN SMIALOWSKI / AFP - AFP

David Brooks, l'inventeur du néologisme "Bobo". Qu'est-ce qu'un bobo ?

David Brooks est le plus célèbre éditorialiste du New York Times, dans lequel il publie une chronique tous les mardis et jeudis. Et c’est un peu paradoxal, dans la mesure où ce quotidien est marqué à gauche, alors que Brooks se définit comme plutôt conservateur

Le succès de son livre de « sociologie comique », Bobos in Paradise. The New Upper Class and how they got there , lui valut une traduction française l’année même de sa parution aux Etats-Unis, sous le titre Les Bobos, les bourgeois bohêmes », avec une préface de Jean-François Bizot. Après Mark Lilla et plusieurs autres, David Brooks y mettait en lumière la convergence inattendue de deux éthos supposés aux antipodes. Je cite : « Les bourgeois attachaient beaucoup d’importance au matérialisme, à l’ordre, à la régularité, à la coutume, à la pensée rationnelle, à l’autodiscipline et à la productivité. Les bohêmes glorifiaient _la créativité, la rébellion, la nouveauté, la libre expression, l’antimatérialisme et l’expérience vivante_. […] Le royaume des bourgeois était celui des affaires et du marché. L’art était le royaume des bohêmes. […] Les bourgeois vouaient un culte à la réussite, le grand objectif des bohêmes était le développement de soi. » (p. 72, 73)

Apparemment, tout oppose donc ces deux catégories sociales, en lutte pour l’hégémonie au moins depuis le début du XIX° siècle – puisque le bohême est le produit social du courant romantique. Et pourtant, observait David Brooks, « les valeurs de la culture bourgeoise et celles de la contre-culture des années 60 ont fusionné. » La nouvelle élite sociale des sociétés post-industrielles a réussi l’improbable synthèse des deux anciennes élites opposées. Les années 90 ont créé « un mode de vie qui vous permet de réussir financièrement tout en restant un rebelle à l’esprit libre. » « A la fois rebelles et arrivistes », les Bobos, écrivait-il, semblent avoir combiné la contre-culture des années 60 et la réussite des années 80 en un seul génie social.  Ils composent « le nouvel establishment », fondé sur le diplôme. 

Car la nouvelle élite sociale est méritocratique. Elle est issue de l’accès massif d’une classe d’âge à l’enseignement supérieur. Jamais aucune autre avant elle n’a éprouvé à ce point le sentiment de mériter sa position et les privilèges qui lui sont attachés. C’est une élite éduquée et cosmopolite », dit David Brooks. D’où la suffisance typiquement bobo. Le côté donneur de leçons, prêchi-prêcheur caractéristique de cette élite à bonne conscience.

Trump, cité dans ce livre vieux de 18 ans, comme tête de liste des "anti-Bobos" !

A la page 49 de l’édition français, on trouvait une liste des personnalités américaines de l’époque qui, selon son auteur, n’avaient rien à voir avec la respectabilité Bobo. Le premier nom cité était celui de l’actuel président des Etats-Unis, Donald Trump… Alors même que George W Bush figurait, lui, aux côtés de personnalités comme le paléontologue darwinien Stephen Jay Gould, le rockeur Lou Reed, ou encore Al Gore, parmi les Bobos de plein exercice. Trump est donc le nom d’un tournant dans la vie intellectuelle américaine.

Prenez Bill et Hillary Clinton. Etudiants hyper-brillants, c’étaient aussi d’anciens rebelles de campus des sixties. George W Bush lui-même, qui passait pour un crétin borné et réactionnaire, a fait ses études à Yale. Tous des bobos. Du coup, la présidence Trump apparaît à certains, comme Jean-Eric Branaa, auteur de 1968-2018, Quand l’Amérique gronde, comme marquant la fin du cycle ouvert par les sixties.

Trump crée un monde de fantasy, qui séduit et aveugle jusqu'à ses détracteurs.

Aux yeux de David Brooks, Trump est gênant parce qu’il aveugle les Etats-Unis et empêche les Américains de voir plus loin que lui. Dans un récent éditorial du New York Times, Brooks explique Trump par « la formidable capacité des Américains pour la « fantasy » (les  fantaisies au pluriel, la fiction). Dés les années 20, Gatsby incarnait cette prédisposition de la culture américaine à créer des mythes. Mais c’est surtout à partir des années 60 que les Américains ont basculé dans un monde de plus en plus marqué au coin de l’affabulation. 

Les romanciers Tom Wolfe et Philipp Roth, tous deux récemment disparus, ont été les témoins lucides et implacables de cette « descente universelle dans l’irréalité ». Ils ont montré une Amérique qui se raconte des histoires et surtout qui finit par y croire. Or, pour David Brooks, Donald Trump n’est que la dernière en date de ces mythologies américaines. 

Chez lui, la célébrité recouvre la gouvernance ; chaque jour produit un nouveau geyser de « fantasy ». « Ce qu’il y a de dangereux dans le monde fantasmatique de Trump, dit-il, ce n’est pas tant qu’il se dissolve dans l’atmosphère lorsqu’il entre en contact avec la réalité, mais qu’il séduise tant d’entre nous. Il nous fait basculer dans son irréalité. Car même en le critiquant, on participe malgré soi à la « réalité alternative » qu’il invente. On ne peut pas réfuter une image avec des faits. « Parfois, mes amis qui croient se payer Trump et moi-même, nous apparaissons comme les marionnettes dont il tire les ficelles. »

Et Brooks de citer l’agent d’auteurs Erik Hane, qui s’est plaint récemment de recevoir un nombre incroyable de manuscrits de romans consacrés à Donald Trump : « ces auteurs, dit Hane, n’écrivent pas tant le moment politique que nous traversons que ce moment lui-même ne les écrit, eux. » 

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