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Comment Poutine réécrit l'histoire de la Russie pour justifier sa politique impérialiste

5 min
À retrouver dans l'émission

L'endoctrinement des jeunes Russes fait partie d'un programme politique de militarisation de la société.

Le régiment immortel, le nouveau livre de Galia Ackerman, montre comment Vladimir Poutine instrumentalise la mémoire de la Deuxième guerre mondiale pour fortifier son propre pouvoir.

Elle y livre non seulement les grandes lignes du projet politique de Poutine : la militarisation du régime, mais aussi les raisons qui l’ont rendu terriblement efficace. Pour en comprendre la portée, il faut revenir sur certains traits particuliers de l’histoire de la Russie et de l’URSS. Et Galia Ackerman, fameusetraductrice et éditrice, fait profiter ses lecteurs de son impressionnante familiarité avec la culture russe, et en particulier sa littérature. 

Grâce au mythe de la "troisième Rome", l'autocratie tsariste est d'essence césaro-papiste : mi-politique, mi-religieuse. 

Ainsi, le mythe de la « troisième Rome », lancé aussitôt après la chute de Constantinople, prise par les Ottomans en 1453. « Deux Romes sont tombées, mais la troisième demeure et il n’y en aura pas de quatrième », a prophétisé le moine Philothée. La « troisième Rome », l’ultime empire chrétien-orthodoxe, c’était bien sûr, la Russie. L’histoire légendaire confère ainsi à son peuple une mission sacrée. 

Et son chef portera dorénavant le titre de tsar en référence aux Césars romains, dont il est censé être le continuateur. La légitimité de son pouvoir est double, à la fois politique et religieuse. Mais la nature du pouvoir qui dirige la Russie, césaro-papiste,  implique une soumission absolue envers l’autocrate. Le tsar du moment peut exiger de ses sujets des sacrifices ahurissants. Staline s’est ainsi coulé ainsi dans un moule créé par les Ivan le Terrible et autres Pierre le Grand. Despote impitoyable, mais conquérant avisé ; autocrate, mais modernisateur enragé.

Des pertes ahurissantes, durant la partie de la Seconde Guerre mondiale, où l'URSS combattit l'Allemagne nazie. 

Combien de citoyens soviétiques, civils et militaires, ont péri durant la période où l’URSS fut attaquée par l’Allemagne hitlérienne, entre le 22 juin 1941 et le 9 mai 45 ? Nul n’a jamais pu l’établir. Sept millions, disait-on sous Staline. L’on minimisait exagérément le coût humain d’une guerre au cours de laquelle les états-majors, sur ordre de la direction communiste, avait délibérément sacrifié des centaines de milliers de soldats. Nikita Khrouchtchev, le liquidateur du stalinisme, avança le chiffre de 20 millions de pertes. Pendant la perestroïka gorbatchevienne, une commission d’historiens et de militaires, qui avait eu accès aux archives de l’état-major de l’Armée Rouge, estima l’hécatombe à plus de 26 millions de citoyens soviétiques, dont huit millions sept cent mille militaires.

Une très grande part de la propagande de Poutine, nous explique Galia Ackerman, est basée sur l’immensité du sacrifice, acquitté par le peuple russe dans la lutte contre le fascisme. Il est censé lui conférer des droits particuliers. Ainsi, le ministre de la culture de Poutine, Vladimir Medinski, justifie l’occupation de l’Europe centrale, après-guerre, par la supériorité des pertes de l’URSS sur celles des Alliés. « Quel droit moral les autres pays, à l’exception du nôtre, avaient-ils pour régler le sort de l’Europe de l’après-guerre ? » 

Ce même Medinski s’est récemment illustré en inaugurant, à Moscou, une immense statue (sept mètres de haut) à la gloire de Mikhaïl Kalachnikov, l’inventeur du fameux fusil automatique AK. « Kalachnikov incarne les meilleurs traits de l’homme russe », a déclaré Medinski, avant d’ajouter : « L’AK est, on peut le dire, un véritable symbole culturel russe. » 

La Grande guerre patriotique, qui sert de fondement à cette militarisation de la société, est réécrite d’une manière stupéfiante. 

Oui, le Pacte germano-soviétique d’août 1939 et le dépeçage en commun, par Staline et Hitler, de la Pologne et des Baltes, l’attaque de la Finlande, sont entièrement passés sous silence, quand on n’en nie pas carrément la réalité. Aussi, pas un mot sur la trahison, par l’URSS, de centaines de militants antifascistes allemands, livrés à Hitler

On passe sous silence les redditions en masse de soldats soviétiques (plus de cinq millions de prisonniers de guerre !), nullement décidés à se faire tuer pour un régime qu’ils haïssaient. Il n’est pas question non plus des troupes du NKVD qui, selon le témoignage de Vassili Grossman, avaient pour mission de tirer sur les soldats qui reculaient. C’était la conséquence de l’ordre n° 227 du 28 juillet 1942, signé par Staline, interdisant toute retraite sur le front. Encore moins, du million de Soviétiques qui choisirent de combattre, par haine de Staline, au côté des Allemands. 400 000 soldats russes prirent ainsi les armes contre leur propre patrie soviétique. 

Non, ce qu’on apprend aux jeunes Russes, c’est une histoire sainte : le peuple russe, guidé par le grand Staline, a écrasé seul le Mal absolu. Et tous ceux qui, aujourd’hui, s’opposent aux ambitions du grand Poutine, sont donc « des fascistes ». En particulier, l’Ukraine indépendante et pro-européenne.

En Europe, on apprend à "déconstruire le roman national". En Russie, on enseigne la gloire éternelle de la Sainte Russie. 

Tandis qu’en Europe, on « déconstruit » « le roman national », on cherche à « provincialiser l’Europe » et que l’histoire s’écrit sous le signe de la culpabilité et de la repentance, en Russie, à l’inverse, toute la gamme de la mythologie nationaliste est mobilisée par le régime pour célébrer la grandeur du peuple, son destin exceptionnel, ses droits particuliers.

Le livre de Galia Ackerman, Le Régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine vient de paraître aux éditions Premier Parallèle. 

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