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Les écrivains Joseph Conrad (1857-1924), Sándor Márai, Emil Cioran (1911-1995) et Eugène Ionesco (1909-1994) (de haut en bas, de g. à dr.)

"Ecrire pour son tiroir", la malédiction des écrivains d'Europe centrale

5 min
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"Ecrire pour son tiroir" : l'expression existe dans toutes les langues d’Europe centrale pour dire que pour un écrivain, il est devenu matériellement impossible ou moralement indigne de continuer à publier. Mais qu’est-ce qu’un écrivain dont les écrits ne peuvent plus rencontrer de lecteurs ?

Les écrivains Joseph Conrad (1857-1924), Sándor Márai, Emil Cioran (1911-1995) et Eugène Ionesco (1909-1994) (de haut en bas, de g. à dr.)
Les écrivains Joseph Conrad (1857-1924), Sándor Márai, Emil Cioran (1911-1995) et Eugène Ionesco (1909-1994) (de haut en bas, de g. à dr.) Crédits : Getty

Le Journal de l'écrivain hongrois Sándor Márai s’ouvre sur sa décision de ne plus écrire pour les journaux. 

Aujourd’hui, la liberté de la presse a disparu et l’écriture journalistique s’est avilie jusqu’à ne plus exprimer qu’une opinion insipide et balbutiante sur les événements ; elle humilie et corrompt profondément l’écrivain. (…) A présent, je dois me taire. On ne peut plus vivre en Hongrie autrement que dans une _émigration intérieure_. Sándor Márai

Désormais, Márai n’écrira plus que "pour son tiroir"

1943, la Hongrie sous le joug nazi

Sous la direction de l’amiral Miklós Horthy, le pays s’était engagé dans la guerre aux côtés des Allemands, en 1941, après avoir prétendu pouvoir mener une "politique de la balançoire" entre les Anglo-Saxons et le Pacte d’Acier Berlin-Rome. 

Mais les élites hongroises désiraient éperdument récupérer les terres perdues lors du Traité de Trianon de 1920. Pour "punir" leur pays d’avoir déjà, durant la Première Guerre mondiale, combattu aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche, leur pays avait été amputé alors des deux tiers de son territoire. Au mépris du principe des nationalités, plus de trois millions de Magyars vivaient depuis dans un autre pays que la Hongrie : en Yougoslavie et en Roumanie en particulier. 

Cette affaire continue d’empoisonner la vie politique hongroise aujourd’hui car elle est instrumentalisée par Viktor Orbán. 

Or, en janvier 1943, lorsque Márai entame la rédaction de son Journal, la IIe armée hongroise, forte de 200 000 hommes, vient d’être anéantie par l’Armée rouge près de Voronej sur le Don. 

Márai confronté à l'antisémitisme des Croix fléchées

Les élites gouvernantes, à Budapest, commencent à réaliser qu’elles ont misé sur le mauvais cheval. Le premier ministre Kallay, envoie des émissaires dans les pays neutres, pour prendre langue avec les Britanniques et les Américains, afin de sortir de la guerre. Mais quand Horthy annonce en 1944 à la radio la capitulation de la Hongrie, Hitler lance l'Opération Marguerite : la Hongrie est occupée par la Wehrmacht. 

Face à la progression de l’Armée rouge, elle prétend faire de Budapest, une "forteresse", livrant sa population, terrée dans les caves, aux conséquences d’une guerre d’une extrême violence. Les Allemands mettent au pouvoir les nazis hongrois, le redoutables Croix Fléchées, qui se déchaînent contre les Juifs. Comme l'écrit Paul Lendvai, ce sont des bandes de jeunes voyous, issus du lumpenprolétariat, qui jouissent de terroriser la population bourgeoise de Budapest. 

En 1944, Márai, dont la femme est juive et recherchée par les Croix-fléchées, écrit : « Trois cent mille personnes tremblent dans les maisons marquées de l’étoile jaune ; des Croix fléchées, des gamins, des voyous de seize, dix-sept ans, pillent ces logis, raflent leurs habitants vers les lieux de rassemblement et les péniches. Dans le froid de novembre, des groupes de plusieurs milliers de personnes marchent en silence, femmes, enfants vieillards, en direction d’un sort inconnu ? (…). Mon beau-père a certainement péri par le gaz au camp d’extermination d’Auschwitz, où il a été déporté à la fin du mois de mai dernier. Il n’y a pas de « réparation » possible pour ces crimes. »

Après l'exil, dans quelle langue écrire ?

Dans ces circonstances, Márai en vient à considérer la lecture et l’écriture, le travail intellectuel, comme une façon de sauver ce qui peut l’être : la culture, une certaine idée de l’Europe.

De toutes mes forces, de toute ma volonté ; écrire longtemps, des années durant, travailler pour le tiroir, pas seulement pour le travail en soi, ni même pour le pays, ni pour l’homme européen paralysé, mais comme un homme tombé à la mer qui tente encore de nager, même si ses yeux se brouillent, si ses bras s’épuisent et qu’il ne voit plus le rivage. Sándor Márai

De plus en plus, se présente la tentation de partir, d’émigrer. Le départ deviendra la seule issue lorsque, sous l’influence de György Lukacs, Márai, après la guerre, est interdit de publication par le pouvoir communiste. 

A mon âge, ce n’est plus si facile de changer de patrie : pour un écrivain qui ne peut respirer autrement que dans l’atmosphère de sa langue maternelle, c’est presque impossible. Et pourtant, il faut partir, dès que possible. Sándor Márai

Lorsqu’on appartient à une culture minorisée, à une petite nation, il existe la tentation d’écrire dans une autre langue pour demeurer un écrivain. Après tout, le Polonais Joseph Conrad, en assumant cette décision éprouvante, est devenu l’un des plus grands écrivains de langue anglaise. Et les Roumains Cioran et Ionesco de grands écrivains français. Mais la mission de l’écrivain d’une petite nation n’est-elle pas de faire vivre sa langue et sa culture ?

par Brice Couturier

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