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Quand l'anti-système devient le système, les bouffons se muent en dictateurs...

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La fable de l'ours bleu, notre avenir ?

J'aime beaucoup la série britannique Black Mirror.  Chaque épisode met en scène l’une des conséquences envisageables, sur nos existences, des nouvelles technologies. En les poussant jusqu’au point où ces dystopies font peur. Mais elles donnent à réfléchir. Soit qu’elles posent un miroir grossissant sur des phénomènes qui sont déjà l’œuvre sous nos yeux. Soit qu’elles anticipent sur des évolutions aussi effroyables que malheureusement probables. 

L’une de ces fictions, diffusée pour la première fois sur Channel Four le 25 février 2013, apparaît rétrospectivement prophétique. Dans cet épisode intitulé The Waldo Moment, un talk-show télévisuel a pour mascotte un petit ours bleu, réalisé en images de synthèse. Waldo – ou plutôt l’acteur raté et mal dans sa peau qui, en studio, l’anime et lui prête sa voix, Jamie. Celui-ci fait preuve d’une agressivité et d’une vulgarité trash envers l’invité du jour, un ancien ministre conservateur. Il le traite de lavette. Le public adore voir ridiculiser les puissants. Les réseaux sociaux plébiscitent l’ours bleu bête et méchant. « C’est de la bombe, on va tout déchirer », jubile le producteur. 

Et il a l’idée de coller aux basques de l’ancien ministre en campagne électorale avec un car-régie. Sur l’écran géant du car, Waldo, multiplie les provocations et les blagues salaces. Son message politique se réduit à une vague protestation anti-politicienne. Il apostrophe son ennemi en pleine rue : « Personne ne vous fait plus confiance. Vous servez à quoi ? Il faut que ça change… » Mais les badauds en raffolent. Un petit ours qui fait des pets et montre son zizi aux politiciens compassés, ça plaît…. Les vidéos de Waldo explosent sur les réseaux sociaux. L’ours virtuel est devenu un phénomène de société. Il est admis à concourir aux élections dans la circonscription en question. 

Et alors que l’acteur qui lui prête, avec sa voix, ses propres frustrations, renâcle de plus en plus à poursuivre cette palinodie, le producteur, lui, prend conscience des potentialités énormes que lui ouvre ce succès. « Waldo plaît parce qu’il ne fait pas semblant, lui. Tout le monde a un smartphone. Alors, les politiciens, on n’en a plus besoin. _On met un pouce vers le haut ou vers le bas, et c’est ça, la vraie démocratie. Imagine tout ce qu’on pourrait changer, si on mettait tous les politiciens à la por_te. » 

Les commentateurs embrayent « Waldo, disent-ils, est devenu _la mascotte du vote protestataire_. »

Plus tard, la CIA envoie un émissaire aux producteurs. « Pour le moment, votre ours est antipolitique, mais nous estimons qu’il pourrait véhiculer n’importe quel message sans présenter les inconvénients d’un humain. Vous avez créé le produit que le public attendait, celui qui mêle la politique et le divertissement. »

Dans la dernière séquence, on comprend que « Waldo » - ou ceux qui le contrôlent – a établi sa dictature totalitaire sur le monde entier : en Chine, les enfants des écoles étudient sous son image, et les miliciens qui quadrillent les rues – et tabassent Jamie, devenu clochard, portent ses couleurs. Comme l’écrit Giuliano da Empoli, qui commente cette histoire dans son livre Les ingénieurs du chaos, « l’antisystème est devenu le système et, derrière le masque du carnaval, il a établi un régime de fer. » 

Par une coïncidence étrange, cet épisode de Black Mirror a été diffusé le jour où Cinq Etoiles remportait son premier succès électoral – 25 % des voix, pour un parti créé moins de quatre ans plus tôt.

Cette fable est plus parlante que bien des traités savants sur le populisme. Elle démonte la puissance du trash télévisuel, sa capacité à remodeler non seulement le style, mais la nature du débat politique. Le pouvoir corrosif de la dérision et son instrumentalisation par des entrepreneurs de spectacle. Donald Trump devait sa popularité aux Etats-Unis, au fait qu’il présentait une émission de téléréalité, The Apprentice. On y voit aussi comment l’exaspération du public envers les politiciens professionnels offre des carrières aux démagogues. « La promesse centrale de la révolution des populistes, écrit Giuliano da Empoli, c’est l’humiliation des puissants. » L’un des slogans des Brexiters était « Faites-leur passer l’envie de sourire, votez Leave ! » 

Et surtout, The Waldo Moment illustre la tentation, très présente aujourd’hui, de la désintermédiation politique. Puisqu’on peut se passer d’agence immobilière pour vendre son appartement, de banquier pour tenir ses comptes, de commerçant pour acheter tout ce qu’on désire, pourquoi ne pas remplacer le Parlement et le gouvernement par une application ? 

Par ailleurs, lorsque nous désirons quelque chose, nous ne supportons pas d’attendre. Or, en démocratie, il se passe des années entre l’idée d’une réforme et la parution des décrets d’application de la loi, une fois celle-ci votée.

C’est, en gros, le projet du Mouvement Cinq Etoiles. Et le bouffon Beppe Grillo est l’exact équivalent de l’ours bleu Waldo. Comme Waldo, il se propulse en provoquant. Comme Waldo, il sort délibérément du discours politique  rationnel et convenu et mise sur la bouffonnerie. Et surtout, comme Waldo, il n’est qu’une créature entre les mains d’une bande de manipulateurs.   

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