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Les Guides du parler-correct des universités nord-américaines menacent-ils la liberté d'expression ?

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Des interdictions de parole musclées, justifiées par le caractère intolérable des propos qui risquent d'être tenus...

Critiquer le Politiquement Correct est une spécialité de la droite américaine. Donald Trump lui-même s’est servi de certaines dérives, pour critiquer les politiques qui lui déplaisent "Better than Bigotery", disait-il...

Rand Richards Cooper, dans l’article consacré au Guide du langage commun, édité à destination des étudiants par le Bureau de la Diversité et de l’Inclusion de son ancien College, Amhers, dont je parlais hier, écrit : par moment, j’ai l’impression de lire une parodie. Une de ces parodies qu’écrivent les essayistes conservateurs pour se moquer du Politiquement Correct ; et, à travers lui, des valeurs de la gauche progressiste américaine. 

Les progressistes dans son genre déplorent de devoir mêler leurs critiques à celles des conservateurs. Mais de telles dérives ne leur laissent pas le choix. Ils voudraient défendre les valeurs universalistes et rationalistes de l’ancienne gauche, comme par exemple l’égalité entre les individus, quelle que soit leur ethnicité ou leur couleur de peau. Mais ils se heurtent à une nouvelle gauche identitariste, aussi obsédée par la race que les suprématistes blancs d’extrême-droite. 

Des cultures et des politiques, fondées sur la couleur de la peau...

Prenez la définition, donnée par le Guide du langage de Amherst pour l’expression Colorblindness. Dans le langage de l’ancienne gauche, cela désignait le fait de refuser toute discrimination raciale, l’indifférence aux questions de couleur de peau, bref l’antiracisme. 

Mais dans la novlangue universitaire contemporaine, voici la définition : « Idéologie qui croit que la meilleure façon de venir à bout de la discrimination raciale passe par le fait de traiter pareillement tous les individus, sans tenir compte de leur race, culture, ou ethnicité. Cette croyance ignore cependant les facteurs historiques et structurels qui bénéficient aux Blancs et désavantagent les peuples indigènes, les Noirs et les autres personnes de couleur. » Comme écrit Jean-Loup Amselle, « l’idée n’est plus seulement que le racisme est une mauvaise chose, mais que la race est une bonne chose. »

Beaucoup d’enseignants, d’après Rand Richards Cooper, désapprouvent les initiatives de ces Diversity Officers. Mais ils n’osent pas s’y opposer ouvertement, de peur d’être ostracisés. Le plus triste, conclut l’auteur, c’est de constater que la double offensive de la nouvelle droite et celle de la nouvelle gauche sont en train de converger pour entraîner les Etats-Unis dans la voie d’un illibéralisme radical. Trump, à la Maison blanche, c’est l’incarnation de l’illibéralisme politique. Les universités, elles, se convertissent – jeu de mots – aux illiberal liberal arts. Disons aux humanités non libérales. 

Ces Guides du lexique correct menacent-ils la liberté d’expression, doublement garantie, théoriquement sur les campus américains ? 

Réponse de Pamela Paresky, une responsable de la Foundation for Individual Rights in Education, qui appartient à la rédaction de Psychology Today : beaucoup d’étudiants usent d’un double-standard dans ce domaine. En théorie, ils défendent la liberté d’expression à plus de 90 %, selon les sondages. Mais ils sont 2/3 à juger qu’il faut empêcher les « actes de langage inintentionnellement offensifs envers certains groupes ». Bref, il faut interdire le « hate speech », les discours haineux. 

S’il s’agissait de racisme, de sexisme, ou d’homophobie, on ne pourrait que les approuver. Mais malgré les « guides de langage » ou plutôt à cause d’eux, le sens des mots mériterait des examens de vérification. Car la notion de « hate speech » est à présent étendue à toute opinion qui déplaît à une minorité quelconque, qui contredit sa doxa. 

Un propos qui déplaît ne saurait être qualifié de la même façon qu'un coup de poing sur la figure...

Ainsi, de plus en plus d’étudiants justifient le boycott, parfois accompagné de violences physiques, envers les personnalités dont les opinions leur déplaisent. Ils qualifient les propos tenus par ces mêmes personnalités comme « offensifs » et « violents ». Mais on ne saurait utiliser le même qualificatif (« violent ») pour désigner un propos qui déplaît et un coup de poing sur la figure, censé lui répondre. C’est un abus de langage. 

A-t-on le droit d'appeler à tuer les policiers ? 

La liberté d’expression est un principe fondamental aux Etats-Unis. Et les universités devraient s’en souvenir. Joshua Clover, un spécialiste de poésie française, qui enseigne à l’Université de Davis, en Californie, a twitté des propos extrêmement agressifs envers les forces de police. Je cite : « Je me félicite que tout flic vivant finisse par mourir, les uns de leurs propres mains, d’autres tués par leurs confrères, et d’autres, trop nombreux, du fait du grand âge ». Et encore : « Il y a des gens qui pensent que les flics devraient être réformés. Non, ils doivent être tués ». Une pétition, réunissant 10 000 signatures, a demandé son exclusion de l’université. Le Conseil d'administration a condamné ses propos, mais ne l'a pas exclu.

Pamela Paresky rappelle le droit en ce domaine. Dans son arrêt de 1969 Brandenburg versus Ohio, la Cour suprême a décidé qu’un Etat n’a pas le droit d’interdire à un particulier d’appeler à faire usage de la force, et même à violer une loi, sauf si cet appel a des chances réelles de déboucher sur des actions violentes. Selon le droit des Etats-Unis, le professeur Joshua Clover a le droit de souhaiter la mort aux policiers, tant qu’il s’abstient d’en tuer un lui-même. 

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