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La politique américaine de relâchement monétaire se trouve amplifiée par un plan de relance budgétaire post-pandémie d’une ampleur exceptionnelle. Faut-il s'en inquiéter ?

Etats-Unis : un retour de l'inflation durable ou conjoncturel ?

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Dans les années 1970, la réserve fédérale américaine a fait semblant de ne pas voir les prix grimper. Et aujourd'hui ? Des hausses de prix purement "accidentelles" dont il ne faudrait toujours pas tenir compte ? L'économiste Stephen Roach s'inquiète lui de voir l’inflation redémarrer aux Etats-Unis.

La politique américaine de relâchement monétaire se trouve amplifiée par un plan de relance budgétaire post-pandémie d’une ampleur exceptionnelle. Faut-il s'en inquiéter ?
La politique américaine de relâchement monétaire se trouve amplifiée par un plan de relance budgétaire post-pandémie d’une ampleur exceptionnelle. Faut-il s'en inquiéter ? Crédits : PM Images - Getty

Stephen Roach n’est pas n’importe qui. Après avoir enseigné à l'université de Yale, il a été économiste en chef chez Morgan Stanley durant trois décennies. Lorsqu’il vient nous dire que l’inflation est en train de redémarrer de façon inquiétante aux Etats-Unis, on aurait intérêt à l’écouter. Dans un article intitulé "Le fantôme d'Arthur Burns" et publié sur le site Project Syndicate, il confie : "Lorsque j’ai commencé ma carrière en tant que jeune économiste à la FED, dans les années soixante-dix, j’ai été témoin du démarrage de la grande inflation. Cela m’a longtemps occasionné des cauchemars. Appelons-ça désordre post-traumatique financier. Ces temps-ci, mes cauchemars reviennent." A l’époque, rappelle l'économiste, c’est l’embargo décidé par les pays de l’OPEP sur les ventes de pétrole, en représailles du soutien des Américains à Israël durant la Guerre du Kippour, qui a provoqué une flambée des cours du pétrole. Et la FED était dirigée d’une main de fer par Arthur Burns qui ne croyait pas que les Etats-Unis avaient un problème d’inflation. Selon lui, les prix du pétrole, qui avaient quadruplé en quelques jours, devaient être isolés du calcul de la hausse des prix à la consommation. Cette hausse, purement politique et accidentelle, n’avait rien à voir avec l’état de santé de l’économie américaine. Il n’y avait aucune raison de modifier la politique monétaire. Mais comme elle avait entraîné celle de l’électricité, ce fut bientôt cette dernière qu’il fallut également exclure. Cela faisait déjà 11 % de l’indice dont on avait décidé qu’il n’avait pas de signification. 

La FED de nouveau frappée de cécité ?

Mais l’obstination d'Arthur Burns tourna bientôt à l’aveuglement volontaire. Pour soutenir sa thèse selon laquelle les Etats-Unis n’avaient pas de problème d’inflation, il lui fallut exclure du panier permettant de mesurer l’évolution des prix toute sorte d’autres produits de base, tels que les fruits et légumes – dont il attribuait la hausse à un accident, le cyclone El Nino. Puis, les voitures d’occasion, et enfin les bijoux… "Lorsque Burns a quitté son poste à la FED, écrit Stephen Roach, presque 2/3 des produits de consommation servant de base au calcul de l’inflation avaient été retirés du panier. Et cependant, l’indice comportait désormais deux chiffres. Ce n’est qu’à ce moment-là, en 1975, donc bien trop tard, que Burns admit enfin que l’Amérique avait un problème d’inflation."

A nouveau aujourd’hui, écrit Stephen Roach, la FED nous explique que la récente hausse des prix des produits alimentaires, des matériaux de construction, des voitures d’occasion, de l’essence, des appareils ménagers sont sans signification et transitoires. Certes, la cause principale de la spirale inflationniste est aujourd’hui absente : les syndicats ont perdu tout pouvoir et ils ne sont plus en mesure d’obtenir des augmentations de salaires, aussitôt répercutés, dans les années 1970, par les hauses des prix qui les neutralisaient. Mais il y a bel et bien un début d’inflation, et elle est mondiale. Elle provient, cette fois, des relocalisations qui entraînent un renchérissement des coûts de production. Mais il y a un point commun entre aujourd’hui et les années soixante-dix : des taux d’intérêt nettement inférieurs au taux d’inflation. 

Economie américaine : un risque de surchauffe ?

Roach est loin d’être le seul économiste à s’inquiéter du risque de surchauffe de l’économie américaine. Il y a quelques jours, l’ancien Secrétaire au Trésor de Bill Clinton et conseiller économique national d’Obama, Lawrence Summers, mettait en garde dans des termes assez voisins. Les prix à la consommation aux Etats-Unis ont augmenté de 4,2 % en avril par rapport au mois d’avril de 2020. Cette progression ne risque-t-elle pas de s'accélérer ? Summers ne cache pas qu’il juge le plan de relance de mille neuf cent milliards de Biden excessif et porteur d’inflation. L’administration Biden estime que "le danger de dépenser trop peu pour rétablir l’économie américaine de la pandémie excède les risques de dépenser trop". Selon le porte-parole de la Maison blanche, Jen Psaki, les économistes qui travaillent avec Biden ont anticipé ces poussées inflationnistes, mais ils estiment qu’elles disparaitront quand l’économie aura retrouvé sa pente normale. Ainsi, le prix des billets d’avion et des hôtels a, en effet, récemment augmenté, mais c’est parce que les Américains viennent seulement de retrouver le goût des voyages. Quant à l’augmentation récente du prix de certains biens, notamment des voitures, elle a pour cause la pénurie de semi-conducteurs qui ralentit le rythme de production dans l’industrie automobile, à un moment où beaucoup d’Américains désirent s’équiper d’une nouvelle voiture.

Bref, l’administration Biden attribue l’actuelle poussée d’inflation aux Etats-Unis, au fait que la demande, dopée par la dépense publique et l’argent facile, fait face à une production qui n’a pas encore retrouvé ses capacités d’avant la pandémie. Mais tout le monde s’accorde sur le fait que nous sommes tous dans une situation sortant tellement de la normale qu’il est bien difficile de faire des prévisions

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