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Contre le "No-platforming".

5 min
À retrouver dans l'émission

Tenir compte de la réalité et de la pluralité des opinions.Plutôt que de chercher à trier entre celles qui nous plaisent ou nous déplaisent à un moment donné.

Les atteintes à la liberté d’expression, après les campus nord-américains, auraient contaminé la Grande-Bretagne. Certains nient l’existence de ces entraves. Comment peut-on s’assurer qu’elles existent ?

Une polémique a eu lieu récemment à ce sujet, dans les colonnes du Times Higher Education, le supplément mensuel du Times consacré à l’enseignement supérieur. Carl Thompson, un universitaire de l’Université du Surrey, a accusé le Classement sur la liberté de parole des universités d’être truqué. 

Ce Free Speech University Rankings  classe les établissements d’enseignement supérieur en trois catégories, identifiées par trois couleurs, selon le degré de liberté d’expression qu’ils pratiquent. Le « rouge » est attribuée à ceux qui interdisent officiellement certains orateurs, l’évocation de certains sujets, ou certaines opinions par l’établissement de listes. La couleur « orange », va ceux qui ne tiennent pas de telles listes officielles de proscription, mais encadrent la liberté d’expression par des règlements excessifs. Enfin, la couleur « verte » est décernée aux établissements qui ne mettent pas d’entraves à la liberté de parole. Or, le dernier Ranking est alarmant. 55 % des établissements pratiqueraient activement la censure, 39 % l’entraveraient par des régulations excessives. Seuls, 6 % se voient attribuer la vertueuse couleur verte

Exagération et mauvaise foi, selon Carl Thompson. A sa connaissance, seuls 12 campus ont empêché un orateur de s’exprimer au cours des trois dernières années au Royaume-Uni. Evidemment, rétorque le coordinateur du Ranking, Tom Slater. La pratique du « no-platform » est préemptive. Elle consiste à interdire la venue sur le campus d’une personnalité dont on désapprouve les idées. Non, poursuit Tom Slater, la censure académique n’est pas un fantasme des tabloïds conservateurs comme le Daily Mail, mais une réalité inquiétante, dont l’actualité est régulièrement tenue à jour par le site libertarien Spiked.

Avons-nous des témoignages de ces censures universitaires ?

Oui, celui, par exemple, de ce professeur de droit de l’Université Queen Mary de Londres, Eric Heinze, sur le site The Conversation. Il avait accepté de présider un débat avec l’ambassadeur d’Israël au Royaume-Uni, Mark Regev, à la School of Oriental and African Studies, dont les étudiants sont réputés pour leur hostilité envers Israël. Il s’attendait à ce que ceux-ci se réjouissent qu’on leur « serve sur un plateau », comme il dit, le porte-parole de l’Etat hébreu durant le conflit de Gaza. Au lieu de quoi, poursuit-il, « ils ont demandé au chef quelque chose de moins épicé. »

En clair, une campagne de boycott a été aussitôt lancée, des étudiants faisant savoir à la directrice de l’établissement qu’ils tenaient l’ambassadeur d’Israël pour une personnalité « provocatrice ». Et - je cite - que « l’environnement que Mr. Regev créerait sur notre campus pour cet événement serait risqué (unsafe) pour nous ». 

Ainsi s’éclaire le sens des fameux « safe spaces » que réclament et obtiennent les étudiants. Il ne s’agit pas tant de s’isoler entre personnes partageant les mêmes opinions, croyances ou préférences sexuelles, afin de n’être pas choquées par des opinions contraires, que d’interdire, sur leur campus, la présence de personnes susceptibles de soutenir de telles opinions.

Cette fois, cependant, la directrice de la SOAS, Valerie Amos, une professionnelle des droits de l’homme, (elle a été sous-secrétaire générale de Ban Ki-Moon aux Nations-Unies) née Guyanaise et anoblie par la reine, n’a pas cédé. Elle a refusé d’annuler l’invitation. 

Et Eric Heinze d’ironiser : personnalité provocatrice ? « Bien sûr, les universités sont des lieux conçus pour des adultes et les points de vue polémiques sont destinés à provoquer. D’ailleurs, en tant que modérateur, il est un fervent défenseur du droit de prendre à parti tout intervenant. Ce qui n’a pas manqué à l’ambassadeur d’Israël, assailli de questions, de critiques et d’objections. 

« Evénement risqué » ? Sans doute, mais pour cet ambassadeur et non pour les étudiants. Pour exiger les interdictions de parole, les étudiants prétendent souvent que leur cible est un représentant des « dominants ». Mais sur les campus d’Europe de l’ouest, qui est réellement dominant ? Le point de vue israélien, ou celui des Palestiniens ? « Je doute qu’aucun orateur se soit heurté au cours des années récentes, à un tel barrage de questions critiques, écrit- Heinze. Et d’ajouter : " Les personnalités les plus souvent invitées sur les campus sont celles qui reflètent les préférences politiques des étudiants. Les conférences faisant référence à la « théorie critique » portent bien mal leur nom…

Les partisans du « no-platforming », avec leurs listes d’interdits de parole, se trompent de combat, poursuit Eric Heinze. Certes, il existe des conceptions du monde détestables. Mais si on devait interdire l’expression de toutes celles qui nous paraissent contestables, la liste serait interminable. Il est de loin préférable de tenir compte de la réalité des opinions, plutôt que de prétendre trier entre celles qui nous conviennent à un moment donné et ce qu’on ne veut pas entendre. 

Je cite : « L’une des missions de l’Université, me semble-t-il, n’est pas simplement d’accepter le monde dans sa laideur présente, mais de contribuer à en créer un meilleur. Mais le ferons-nous en fermant nos portes aux segments de réalité que nous n’aimons pas ? ». Et il va plus loin : « Etant moi-même gay et juif, je n’ai aucune objection à animer un débat avec des antisémites et des homophobes. Au contraire, j’e profiterais probablement pour exagérer tous les stéréotypes susceptibles de confirmer leurs pitoyables conceptions. Rien que pour le fun. » J'adore !

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