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La logique victimaire entraîne la création de nouvelles inégalités de statut

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La "culture de la dignité", solution au dilemme ?

Je vous ai présenté hier, un livre écrit par deux sociologues américains, Bradley Campbell et Jason Manning, qui distinguent trois cultures, correspondant à trois grands moments de notre civilisation : culture de l’honneur, culture de la dignité, culture de la victimisation. 

Et finalement, ce qu’il y a de plus nouveau dans ce livre, The Rise of Victimhood Culture, c’est probablement la seconde – la culture de la dignité. Parce que l’antinomie fondamentale entre un pôle héroïque et un pôle victimaire n’est pas d’une grande nouveauté. Elle a été magnifiquement exposée par un de ces grands esprits français ayant fait carrière dans de prestigieuses universités américaines : Jean-Marie Apostolidès

Apostolidès est professeur à Stanford, mais il a aussi enseigné à Harvard. Dans son ouvrage Héroïsme et Victimisation, une histoire des sensibilités, qui date de 2003, il montrait comment ces deux principes avaient structuré l’histoire des sensibilités, en Occident. Pour résumer, l’héroïsme est l’héritage de notre histoire antique – le héros grec ou romain sacrifie volontiers sa vie et celle des autres à la gloire de sa cité ; la pitié nous vient de notre héritage judéo-chrétien et précisément du VI° commandement : tu ne tueras point. La grandeur du héros tient à sa liberté et elle s’inscrit dans le cadre d’une société régie par une logique  verticale, fortement hiérarchisée. La logique victimaire implique l’horizontalité des fratries et donc une recherche d'une forme d’égalité entre frères. Tandis que le patriotisme cultivait une version héroïque de l’histoire, la déploration victimaire débouche aujourd’hui sur le communautarisme et la prédominance des mémoires collectives. 

Deux événements historiques précis ont ruiné le mythe de la grandeur héroïque et entraîné la mutation radicale des sensibilités occidentales, selon Apostolidès : le massacre des protestants français, lors de la Saint-Barthélémy et le génocide des Juifs par les nazis lors de la Shoah

Or, mes deux sociologues, Bradley Campbell et Jason Manning, s’ils reprennent à leur compte l’antagonisme fondamental, posé par Apostolidès, entre culte du héros – qu’ils rebaptisent culture de l’honneur – et pitié pour les victimes – ou culture de la victimisation – introduisent, je le disais, un troisième thème : la culture de la dignité

Et cela permet de sortir, de manière dialectique d’un piège idéologique redoutable. Car qui peut, aujourd’hui, à l’exception de quelques kamikazes sanguinaires, rebaptisés « martyres », assumer les valeurs de l’héroïsme classique ? De l’autre côté, la culture de la victimisation entraîne les pathologies sociales que nous avons sous les yeux, telles que la concurrence victimaire et une atrophie du lien social, sous le coup de la montée des communautarismes ; une méfiance réciproque entre les sexes, en particulier, qu’on observe aux Etats-Unis. 

Cette culture de la dignité, si l'on suit bien les auteurs, c’est plus ou moins à la modernité démocratique. Tandis que la culture de l’honneur serait liée aux sociétés aristocratiques et la culture de la victimisation aux sociétés post-modernes et, en tout cas, post-nationale. Or, le grand mérite de cette culture de la dignité, c’est qu’elle implique des droits égaux pour tous. Tandis que les deux autres sont inégalitaires par principe. 

La culture de l’honneur régit des sociétés aristocratiques, dans lesquelles l’échelle sociale est censée correspondre au degré de bravoure, mais aussi au prestige du nom qu’on porte. Quant à la culture de la victimisation, elle crée une hiérarchie nouvelle de statuts moraux : c’est votre identité collective, en tant que plus ou moins « victimisé », qui décide de votre place dans la société. C’est elle qui vous confère ou non des droits et des créances spécifiques. Votre place ne tient donc pas à vos propres vertus, ni à votre apport spécifique à cette société, mais à la façon dont vous-même – ou plutôt vos ancêtres - ont - ou n’ont pas - été maltraités, opprimés, ségrégés par cette société. 

Ainsi, pour citer cet exemple, donné par Campbell et Manning, seules, certaines minorités peuvent se proclamer « victimes d’appropriation culturelle ». Un étudiant blanc qui se coiffe façon rasta, en se faisant des dreadlocks, tombe sous le coup de cette accusation. Tandis qu’un noir qui se coiffe « comme un blanc » ne saurait subir la même accusation. C’est, disent les autorités qualifiées, « une fausse application du concept ». 

Et c’est la raison pour laquelle j’ai évoqué, lundi, le cas de cette enseignante, Avital Ronnell, accusée par un de ses étudiants de l’avoir « harcelé sexuellement ». Car, pour certaines féministes, un homme ne saurait bénéficier du statut de victime de harcèlement. De la même manière, pour beaucoup d’activistes, un Blanc ne saurait être victime de racisme… Ce qui n’est pas évident.

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