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Migrants sur la route des Alpes

Leçons d'Italie : le sentiment que l'immigration n'est pas maîtrisée entraîne un ressentiment envers les élites

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Mais les mouvements populistes n'apportent pas un renouvellement de la démocratie. Au contraire : ils combinent "formes d'organisation horizontale" et verticalité d'un pouvoir charismatique autoritaire.

Migrants sur la route des Alpes
Migrants sur la route des Alpes Crédits : PIERO CRUCIATTI / AFP - AFP

Etre attentif à ce qui se passe chez nos voisins. L’Italie s’est souvent révélée le « laboratoire politique de l’Europe ». 

Oui, pour le pire (le nazisme a été, au départ, une copie laborieuse du fascisme italien), comme pour le meilleur (le PCI a été le premier parti communiste européen à s’affranchir de la tutelle de Moscou). Berlusconi a exaspéré les observateurs étrangers, avec sa « politique post-moderne » : il avait vingt ans d’avance sur Donald Trump. Quant à Emmanuel Macron, il doit méditer la carrière météorique – et les erreurs - de Matteo Renzi, tant sautent aux yeux les ressemblances entre les deux hommes et leur politique. Cette capacité des Italiens à inventer des formules politiques qui finissent par s’imposer chez leurs voisins doit, en effet, nous inciter à tirer les leçons du scrutin parlementaire de dimanche. 

Première leçon : l'accélération des lux migratoires provoque une angoisse identitaire. Et l'UE est rendue responsable, puisqu'elle ne sait pas protéger ses frontières.

Première leçon, l’accélération des flux migratoires qu’a connue l’Europe, ces dernières années, inquiète la majorité de ses habitants. En Italie, l’immigration était devenue le premier sujet de préoccupation des électeurs. Ce phénomène est appréhendé à travers un concept de « mondialisation » qui rencontre de plus en plus de résistances au sein des peuples européens. Et l’Union européenne est rendue responsable d’une ouverture des frontières qui menace à la fois les producteurs et les modes de vie. Comme l’explique le politologue bulgare Ivan Krastev, l’argument selon lequel la faible vitalité démographique de certains peuples européens devrait être compensée par une immigration massive en provenance de pays non-européens est reçu avec hostilité. Il suppose que les personnes, réduites à leur statut de producteurs et de consommateurs, sont interchangeables et que les cultures ne comptent pas. Comme on le voit en Italie, la « panique démographique » renforce le besoin de protection, au lieu d’inciter à l’ouverture à l’autre. Ainsi que l’écrivait dans Le Figaro hier, Dominique Reynié, « le rapport désinvolte à la frontière est la faute historique des responsables européens. Elle provoque une sécession politique. »

Deuxième leçon : les populismes mêlent horizontalité et leadership autoritaire. 

Oui, car cette sécession se traduit par la montée d’une vague d’hostilité envers ce que Beppe Grillo, le fondateur du Mouvement Cinq Etoiles, a nommé « la Caste ». Il désignait par-là les politiciens de carrière, mais aussi les médias qui font la morale et croient donner le ton – ce que Jean-Luc Mélenchon appelle, de son côté, le Parti médiatique… J’avais moi-même mis en circulation en 2016, l’expression « Parti des Médias », ce qui m’a valu bien des critiques.

La première caractéristique des partis populistes est, en effet, d’opposer les masses aux élites. Tant que celles-ci sont reconnues compétentes et honnêtes, que les politiques qu’elles appliquent donnent des résultats appréciés, les masses acceptent leur direction. Lorsque les revenus stagnent, que les classes moyennes sont laminées, les populistes ont le vent en poupe. 

Dans un papier publié par Project Syndicate, le politologue allemand Jan-Werner Müller, relève ce paradoxe : ces mouvements populistes reprochent aux partis politiques traditionnels d’être devenus des cartels d’élus, rassemblés pour la seule défense de leurs intérêts de carrière. Mais ces « mouvements » ont eux-mêmes comme caractéristique commune de prétendre juxtaposer « des formes d’organisation horizontale », avec un leadership charismatique concentrant énormément de pouvoir. 

Beppe Grillo n’exerce plus aucune fonction officielle au sein du Mouvement Cinq Etoiles, mais il est propriétaire du blog où sont prises les décisions. Le premier ministre autrichien, Sebastian Kurz, a gagné les élections en transformant le vieux parti de droite ÖVP en « Liste Sebastian Kurz – Nouveau Parti du Peuple. Et Pablo Iglesias, leader de Podemos en Espagne, ne se cache pas de pratiquer un « léninisme en ligne ». Ces mouvements « anti-systèmes » pratiquent une forme toute nouvelle d’autoritarisme, relayée par les possibilités de communication offertes par le numérique. 

Ces populismes vivent dans le mythe de l'unanimisme et cherchent des boucs-émissaires. 

Deuxième caractéristique de ces mouvements, l’unanimisme. C’est le reproche qu’on faisait au syndicat Solidarnosc, lors des grandes années des grèves sur la Baltique. Puisque le syndicat indépendant était censé représenter l’ensemble du peuple (my = nous), face à un pouvoir illégitime, ne reposant que sur la menace d’intervention militaire de l’Armée rouge soviétique (oni = eux), toute dissension interne était ressentie comme une trahison. 

Pourtant, on trouvait à Solidarnosc, des intellectuels et des ouvriers. Leurs intérêts et leurs aspirations n’étaient pas nécessairement identiques. Et lorsque le régime communiste est tombé en 1989, à la faveur d’élections enfin libres, on a découvert que cet unanimisme de façade dissimulait une grande pluralité d’opinions. On a compris alors que, dans le « camp de Solidarnosc », il y avait toujours eu à la fois des laïcs et des cléricaux, des sociaux-démocrates et des nationalistes. La démocratie favorise l’expression de ces clivages. Le populisme s’en méfie. 

Le leader populiste, comme l’a bien montré Jan Werner Muller, se reconnaît à ce qu’il prétend parler au nom du « peuple tout entier ». Ce qui est une manière d’opposer au « vrai peuple », d’autres qui n’en font pas partie. Et comporte la tentation de désigner des boucs-émissaires 

Car le « vrai peuple » peut exclure la bourgeoisie nationale – c’est le sens qu’a pris le mot peuple dans la gauche révolutionnaire au cours au XIX° siècle. Mais dorénavant, le « vrai peuple » a tendance à exclure surtout les minorités ethniques. Ce que font les mouvements populistes et xénophobes de l’Europe du Nord ou du centre – Vrais Finlandais, Jobbik hongrois, etc. En Italie, ce sont les immigrés qui font les frais de cette détestation, devenue majoritaire dans les urnes. 

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