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Vassili Grossman, correspondant de guerre.

Naissance d'une vocation : comment Vassili Grossman est devenu le Tolstoï du XXe siècle

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À retrouver dans l'émission

C'est en tant que correspondant de guerre, omniprésent sur le front que Grossman a mûri les observations de son chef-d'oeuvre, Vie et Destin.

Vassili Grossman, correspondant de guerre.
Vassili Grossman, correspondant de guerre. Crédits : Unknown - AFP

Une nouvelle biographie de Vassili Grossman, le célèbre auteur russe de Vie et Destin vient de paraître en anglais. Vasily Grossman and the Soviet Century. L’auteure, Alexandra Popoff, est une ancienne journaliste moscovite, qui s’est signalée par plusieurs biographies réussies. Notamment, celle de Sophia Tolstoï, l’épouse du célèbre écrivain russe. Grossman, est  né en 1905 à Berditchev, l’une des « capitales juives de l’Ukraine » dans une famille d’intellectuels juifs assimilés, que rien ne destinait à devenir l’un des plus fameux écrivains du XX° siècle. Il a fait de brillantes études de chimie et commencé une carrière d’ingénieur. Il se tient à l’écart de la vie politique, n’adhère pas au Parti communiste. Mais très tôt, au début des années trente, une nouvelle de sa plume, Dans la ville de Berditchev, est publiée et rencontre un très grand succès. Il sera écrivain.

Un ingénieur chimiste que rien ne prédisposait à devenir écrivain

Le ton de cette nouvelle apparaît, en effet, très nouveau dans le contexte de l’époque. Le public est en train de se lasser des récits politiques édifiants, mettant en scène les glorieux combattants rouges de la guerre civile. Grossman leur livre un portrait de femme intimiste : une commissaire politique qui vient accoucher au calme en ville et se découvre métamorphosée par la maternité. Rien ne laisse alors présager le Grossman de Vie et Destin, mêlant à des récits de guerre pris sur le vif des réflexions d’une grande ampleur sur le malheur russe et l’affrontement entre les grandes idéologies totalitaires. 

L'expérience vécue d'une guerre atroce, face à l'Allemagne nazie. 

C’est vraiment l’expérience de la guerre qui, selon Alexandra Popoff, provoque la métamorphose de Grossman lui-même. Elle lui insuffle son sens épique du tragique de l’histoire. Pour deux raisons. Sa mère a été assassinée par des Einsatzgruppen dès l’occupation de Berditchev par les nazis en août 1941. On a retrouvé des lettres étranges et bouleversantes, écrites à cette mère aimée longtemps après sa disparition. Il lui parle comme si elle pouvait encore les lire. Ensuite, parce que Grossman a passé trois des quatre années de guerre sur le front en tant que correspondant de guerre. Il était l’un des plus populaires d’URSS – ce qui a contribué à le protéger du régime. 

Grossman notait tout ce qu’il voyait avec une extrême acuité et une parfaite honnêteté. Comme l’écrivent Anthony Beevor et Luba Vinogradova dans la présentation des extraits qu’ils en ont publié, « L’honnêteté dérangeante de Grossman était dangereuse. Si la police secrète du NKVD avait lu ses carnets, il aurait disparu au Goulag. » Cela ne fait guère de doutes. Les Carnets décrivent ainsi au début de la guerre, une armée rouge victime de l’incurie soviétique, équipée de matériels inadaptés. Des pilotes d'avions de chasse qui préfèrent se ruer, en kamikazes, contre les appareils ennemis, plutôt que de pouvoir les affronter à armes égales. 

"échanger ma plume contre un fusil"...

Mais il est aussi témoin du brutal ressaisissement de l’Armée rouge. Elle fait suite au fameux Décret n° 227 de Staline du 28 juillet 1942, connu sous le nom de « plus un pas en arrière ». Il décrit les fameux « détachements d’interception du NKVD », placés derrière les lignes russes et qui ont pour mission de tirer sur les soldats tentés de fuir. (Carnets de guerre, p. 164). 

Au printemps 43, il note : « _Je rêve de maman la nuit. Durant ce déplacement, je l’ai vue une nuit entière comme si elle était vivante. Non, je ne crois pas qu’elle soit vivante. Je circule dans des zones qui sont libérées des Allemands et je vois bien ce que ces bêtes maudites ont fait avec les vieillards et les enfants. Qui plus est maman est juive. Le désir s’accroît en moi d’_échanger ma plume contre un fusil. » (256)

Il enquête dans le camp d’extermination de Treblinka, que les nazis qui y tuaient industriellement les Juifs viennent de fuir. Il note que les SS tondaient les femmes pour récupérer jusqu’à leurs cheveux. Il écrit : « ces monstres récupéraient tout, le papier, les tissus, tout ce qui avait servi aux hommes, tout ce qui était nécessaire et utiles aux yeux de ces monstres. Il n’y avait que ce qu’il y a de plus précieux au monde qu’ils piétinaient : _la vie humaine_. » (324) On retrouvera toutes ces observations dans Vie et Destin. 

Tchekhov pour modèle. Tchekhov l'humaniste. Tchekhov le démocrate.

Le héros de Grossman, c’est Tchekhov. Tchekhov qui n’a jamais cédé aux doctrines du salut modernes, à la tentation de faire advenir le Bien absolu sur terre, ni d’accoucher l’histoire au forceps en faisant directement passer la Russie de son système social encore semi-féodal à on ne sait quelle utopie communiste. Il écrit dans Vie et destin :

« Notre humanisme a toujours été cruel. Notre conception de la liberté a toujours été partisane, fanatique : elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme. Même Tolstoï, avec sa théorie de la non-résistance au mal par la force, est intolérant. Et surtout son point de départ n’est pas l’homme, mais Dieu. Il veut que triomphe l’idée de bonté, mais les hommes de Dieu ont toujours aspiré à faire entrer de force Dieu en l’homme. Et pour arriver à ce but, en Russie, on ne reculera devant rien : on te tuera, on t’égorgera sans hésiter. Qu’a dit Tchekhov ? Que Dieu se mette au second plan, que se mettent au second plan « les grandes idées progressistes », comme on les appelle. Commençons par l’homme. Soyons bons, _soyons attentifs à l’égard de l’homme quel qu’il soi_t. (…) Sans cela rien ne marchera jamais chez nous. Et cela s’appelle la démocratie. » (Vie et destin, p. 263)

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