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Marlene dans le tourbillon du Berlin des années vingt

5 min
À retrouver dans l'émission

Naissance de la "femme fatale".

Hier, nous avons quitté Marlene Dietrich dans le Berlin des années vingt. Elle a renoncé à une carrière de violoniste classique, pour se lancer dans le music-hall et le cinéma. Elle va y rencontrer Sternberg…

Dans l'Allemagne vaincue, l'hyperinflation crée une ambiance de carnaval et de concupiscence. 

Mais un mot d’abord sur cette époque extraordinaire. Les années vingt à Berlin forment une toile de fond fantastique. Le pouvoir en place, appuyé sur la social-démocratie (SPD), le Zentrum catholique, les libéraux de gauche du DDP et les libéraux-conservateurs du DVP, était pris en tenaille entre deux tendances révolutionnaires, l’une de gauche, les communistes, l’autre de droite, les nationalistes. Les communistes avaient tenté une révolution en 1919. Les nationalistes, un coup d’Etat militaire en 1920. 

Le pays était sous tutelle de ses vainqueurs, après une perte territoriale de 70 000 km² et de quelques 7 millions de ses citoyens d’avant-guerre, vivant désormais en Tchécoslovaquie ou en Pologne. Pour aggraver encore la situation morale du pays, l’hyperinflation ravagea le pays en 1922/23. Les dettes de guerre devaient être soldées. Le dollar qui valait 420 Marks en juillet 1922 grimpe à 49 000 marks en janvier 1923. Et à plusieurs centaines de milliards à la fin 23. La ruine des classes moyennes, de tous les épargnants, les soudaines fortunes accumulées par de jeunes spéculateurs créèrent un climat moral incroyable.

Témoignages de contemporains : Sebastian Haffner et Klaus Mann.

Sebastian Haffner, dans « Histoire d’un Allemand », appelle l’année 1923 « l’année délirante ». « Les vieillards et les rêveurs étaient les plus mal lotis. Beaucoup furent réduits à la mendicité, beaucoup acculés au suicide. Les jeunes et les petits malins se portaient bien. La conjoncture affamait et punissait de mort les esprits lents et ceux qui se fiaient à leur expérience. Parmi tant de souffrance, de désespoir, de misère, brûlait une fièvre ardente et juvénile ; la concupiscence régnait dans une ambiance de carnaval généralisée. Voici que d’un seul coup, l’argent se trouvait aux mains des jeunes et non plus des vieux. (…) Comme l’argent _ne conservait sa valeur que durant quelques heures_, on le dépensait comme jamais, et pour des choses que les vieilles gens n’achètent pas. Ce fut une véritable explosion de bars et de boîtes de nuit. L’amour, l’amour jouisseur et hâtif, était la grande affaire de tous. »

Témoignage du jeune Klaus Mann dans Le tournant : « La civilisation avec laquelle nous faisions connaissance dans les années vingt semblait privée d’équilibre, privée de but, privée de volonté de vivre, mûre pour la ruine ; prête à la chute. (…) Nous ne pouvions nous écarter d’une norme morale quelconque : il n’y avait plus aucune norme de cette espèce. Les clichés moraux de l’ère bourgeoise avaient, pendant les années de guerre et de révolution, perdu de leur autorité. Cette moralité puritaine et bourgeoise nous semblait radicalement liquidée. » 

Ménage à trois et amour lesbien. 

Il est vrai que, comme l’écrit Jean-Paul Bled, dans sa biographie de Marlene Dietrich, qui vient de paraître, en 1924, « le climat politique tend à s’apaiser ». Mais voilà le cadre dans lequel se déroulent les débuts de Marlene Dietrich. 

Mariée à un bellâtre, Rudolf Sieber, elle a accepte le ménage à trois avec la maîtresse de son époux. Tamara Matul, une danseuse, passe dans l’immeuble pour la gouvernante de leur fille, Maria. Mais pour ménager les apparences, si la nuit, Rudi partage le lit de Tamara, au matin, Marlene exige que Rudi rejoigne le lit conjugal, afin d’y accueillir leur petite fille. De son côté, Marlene est initiée à l’amour lesbien par Claire Waldoff, qui lui donne des cours de chant. Les deux amies apparaissent volontiers vêtues de smokings noirs dans les cabarets à la mode. Et Marlene enchaîne les petits rôles au cinéma entre 1923 et 1929.

En 1929, l’année où Marlene Dietrich fait la rencontre qui va bouleverser sa vie, celle de Josef von Sternberg.

Oui, Sternberg, qui va s’intituler son découvreur, son pygmalion, son inventeur. A l’époque, Sternberg, qui n’est pas plus « von » que vous et moi – c’est un dandy juif né en Autriche et émigré aux Etats-Unis, est déjà une importante personnalité d’Hollywood. Il a été envoyé par la Paramount, avec laquelle il est sous contrat, à Berlin pour co-produire un film avec la compagnie allemande UFA, dont ce devait être le premier film parlant. 

Il a choisi d’adapter à l’écran un roman de Heinrich Mann, Professor Unrat. Une histoire de digne professeur de lycée qui, ayant entendu dire que ses élèves s’encanaillent dans un bar à matelots, s’y rend afin de les surprendre… mais tombe amoureux de la chanteuse qui en est la vedette. Et devient sa chose, son clown. Le rôle du professeur est déjà dévolu à Emil Jannings, une très grosse vedette de l’époque. Mais Sternberg cherche sa Lola-Lola., son Ange bleu.

Lorsqu’il auditionne Marlene Dietrich, celle-ci lui dit qu’il fait fausse route, qu’elle n’est pas faite pour le rôle. Et c’est précisément le culot de Marlene, sa désinvolture qui le convainquent qu’il tient la comédienne qu’il cherchait.Sonrôle de femme fatale dans L’ange bleu va fixer pour toujours le personnage de Marlene. Pendant près d’un demi-siècle, elle incarnera sur l’écran comme à la scène, l’archétype de de la femme fatale. Mais Sternberg commence par la métamorphoser. Et elle, qui a l’habitude de mener la danse, se laisse entièrement réinventer par son Pygmalion, devenu aussi son amant.

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