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Critique de la politique de l'identité
Épisode 3 :

Le woke ou la trahison des idéaux des années 1960

5 min
À retrouver dans l'émission

Défenseurs d'une justice sociale fondée sur les critères de race et de genre, les tenants de la culture woke revendiquent l'héritage des mouvements d’émancipation nés aux Etats-Unis dans les années 60. Mais cette posture combative donne lieu à des comportements qui entravent la liberté d’expression.

Entre les mouvements d'émancipation des minorités nés aux Etats-Unis dans les années 60 et la culture woke contemporaine, filiation ou trahison ?
Entre les mouvements d'émancipation des minorités nés aux Etats-Unis dans les années 60 et la culture woke contemporaine, filiation ou trahison ? Crédits : David Fenton - Getty

Défenseurs d'une justice sociale fondée sur les critères de race et de genre, les tenants de la culture woke s'inscrivent dans la lignée mouvements d’émancipation nés aux Etats-Unis dans les années 60. Pour l'essayiste britannique Douglas Murray, en adoptant une posture combative qui entrave la liberté d'expression de leurs adversaires, ils en ont au contraire perverti l'esprit. 

Alerte ! Une idéologie qui est parvenue à se faire passer pour un savoir a débordé du cadre des universités américaines. Elle a envahi les médias, les administrations, les grandes entreprises. Et elle commence à s’infiltrer aussi chez nous. Dans son essai La grande déraison, Douglas Murray met en garde contre ce qu’on appelle désormais les "woke", terme que l’on pourrait traduire par "conscientisés" ; ou encore les "social justice warriors", les combattants de la justice sociale, comme les surnomment leurs adversaires.

Foucault, Gramsci, Derrida, références philosophiques de la culture woke

Selon Douglas Murray, les trois sources philosophiques auxquelles s’abreuve ce courant seraient Michel Foucault – réduit à une obsession du pouvoir et à l’idée que tout savoir reflète un rapport de pouvoir, Antonio Gramsci – dont on ne retient, là encore, qu’une seule idée, celle de la culture comme facteur d’hégémonie politique, et Jacques Derrida – sous l’angle de la "déconstruction" de la pensée occidentale. 

Vous ajoutez par là-dessus le populisme de gauche, dans la version Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, selon lequel il faudrait, pour renverser le capitalisme, remplacer la classe ouvrière par une coalition de "dominés" et de "minorités", et vous obtenez l’idéologie de nos social justice warriors.

Une nouvelle rhétorique au service de la célébration des identités

Etonnez-vous si, dans ces conditions, les universités anglo-saxonnes se sont éloignées, ces dernières années, de leur vocation de recherche et de transmission d’un savoir objectif, organisé dans le cadre de disciplines possédant leurs propres méthodes, telles que la sociologie, l’histoire, la linguistique ou l’économie. De nouvelles "études culturelles", spécialisées dans la célébration des identités – féminines, noires, homosexuelles, handicapées, etc. les ont remplacées. Un verbiage pseudo-savant, incompréhensible au non-initié vient compléter le tout : "sujet décentré, violence épistémologique, construction sociale, intersectionnalité…". Et nos révolutionnaires d’université entretiennent l’illusion d’une authentique lutte politique dans les chaudes serres de leurs campus hyper-privilégiés.

Les woke, nouveaux censeurs du web 2.0 ?

Avec les réseaux sociaux, la vieille distinction entre la vie privée et la vie publique a sauté. Toute opinion émise, y compris sur le ton de la plaisanterie, est immédiatement brandie comme une preuve de "mauvaise pensée" par les vigilants censeurs de la pensée correcte. Des "patrouilleurs du langage", comme les surnommes Douglas Murray, sont à l’affût. Ils veillent sur le respect de lignes qui, franchies, débouchent sur des "champs de mine idéologiques". 

D’autant que nos guerriers woke sont rarement aptes à la compréhension du second degré. Imprégnés du sérieux glacial que leur inspire leur conviction d’incarner le Bien en mission sur terre (self righteous), l’humour à la Charlie Hebdo leur est hermétique. A leurs yeux, la dérision est un reliquat de la culture baby boomer. Et le rire n’est plus une libération, mais une offense potentielle. Ils se sont donnés pour mission de "formater l’opinion mondiale" selon le nouveau canon, la nouvelle doxa.

La révolution de la communication ressemble à un tapis roulant à grande vitesse ; elle accélère en effet la vitesse à laquelle nous nous dirigeons vers de mauvaises directions.                
Douglas Murray, La Grande déraison

Les woke, Martin Luther King et la conception de l'identité noire

Le mouvement des droits civiques de Martin Luther King exigeait l’égalité des droits, non des droits particuliers. Lui-même n’a jamais proclamé une identité noire distincte. Son antiracisme était un universalisme, pas un particularisme. Il réclamait qu’on juge les êtres humains indépendamment de leur couleur de peau. Au contraire, les woke, sont "obsédés par les questions de race", écrit Douglas Murray. Se proclamer indifférents aux couleurs de peau, "colour-blind", comme on disait avant-hier, était le signe distinctif de l’antiracisme. C’est désormais considéré comme une preuve de racisme inavoué, un mécanisme de déni, selon la sociologue Robin DiAngelo, une incapacité à distinguer l’expérience vécue de la discrimination. 

Le syndrome du Saint Georges à la retraite

Alors que les campus nord-américains sont probablement les endroits les moins frappés de la terre par le fléau du racisme, il est de bon ton de prétendre que les étudiants de couleur y sont en danger. Il faut faire croire que les choses s’aggravent d’une manière épouvantable. C’est ce que le philosophe Kenneth Minogue a appelé "le syndrome de Saint Georges à la retraite". Après avoir tranché une à une toutes les têtes du dragon, le saint chevalier erre de par le monde, à la recherche de nouvelles têtes à trancher. 

De nos jours, beaucoup de gens entendent faire étalage de leur vertu en montant sur des barricades auxquelles personne ne songe à donner l’assaut. Le problème, c’est que cette posture combative donne lieu à des comportements qui ne favorisent guère la liberté de pensée et d’expression. Au nom de leur conception de la justice sociale, focalisée sur les uniques critères de la race et du genre, les woke ont la passion d’empêcher, de censurer, d’interdire. De plus en plus d’intellectuels, invités par des enseignants ou des étudiants, font l’objet d’une interdiction plus ou moins violente, une fois arrivés sur place. Y compris des féministes historiques, boycottées par des mouvements trans. 

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