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Les Etats-Unis sont-ils touchés par une épidémie d'intolérance ?

Etats-Unis : le retour d'une intolérance puritaine ?

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Alerte à la liberté d’expression ! C’est le cri que lance Bari Weiss. Pour cette journaliste américaine, les Etats-Unis sont touchés par une nouvelle vague d'intolérance puritaine. A ceci près qu'à la différence du passé, celle-ci est orchestrée par une nouvelle gauche, radicale et illibérale.

Les Etats-Unis sont-ils touchés par une épidémie d'intolérance ?
Les Etats-Unis sont-ils touchés par une épidémie d'intolérance ? Crédits : Ana Maria Serrano - Getty

Pour la journaliste américaine Bari Weiss — qui a démissionné du New York Times l’été dernier pour protester contre l’éviction de son rédacteur en chef, James Bennett — tout est désormais politisé à l’extrême sur les campus américains où une nouvelle "orthodoxie illibérale" s’est imposée. "Parce que cette idéologie se drape dans le langage du progrès, beaucoup tombent dans ce piège. Elle promet la justice révolutionnaire, mais elle menace de nous ramener dans une histoire où on nous monte les uns contre les autres, en fonction de l’appartenance tribale" écrit-elle dans un article publié sur le site Deseret News.

Il y a des féministes qui croient qu’il existe des différences biologiques entre les hommes et les femmes. Des journalistes, qui croient que leur job est de dire la vérité sur le monde, même lorsque c’est gênant. Des médecins qui croient en la science. Des juristes qui ne font pas de compromis avec le principe de l’égalité devant la loi. Des professeurs qui recherchent la liberté d’écrire et de faire des recherches, sans avoir peur d’être diffamé. Bref, il y a des centristes, des libertariens, des progressistes et des gens de gauche qui n’adhèrent pas à chaque aspect de la nouvelle orthodoxie de l’extrême-gauche.              
Bari Weiss, Quand la majorité s'auto-censure, Deseret News

Une nouvelle chasse aux sorcières ?

Bari Weiss confie que depuis qu’elle a quitté le New York Times, elle est quotidiennement interpellée par des gens qui lui confient devoir s’auto-censurer. L’un admet rédiger ses travaux d’examen de manière à se conformer à ce qu’il a compris qu’on attendait de lui, plutôt que de présenter les arguments auxquels il croit. Un autre cache ses véritables idées devant ses amis, de peur de laisser passer une opinion non-conforme. Selon le rapport annuel de Heterodox Academy, 62 % des étudiants de premier cycle estiment que "le climat sur le campus empêche les étudiants de de dire ce qu’ils croient"

Comment définir ce qu’elle appelle le "nouvel illibéralisme" ? C’est une manière de juger le passé d’après les mœurs du présent, plutôt que d’essayer de le comprendre. C’est une éducation qui n’apprend pas à penser, mais qui impose ce que l’on doit penser. Ce sont ces colleges où l’on a retiré des programmes, pour des motifs variés, des ouvrages comme Des souris et des hommes de Steinbeck, Les aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee. C’est encore le conseil scolaire de la ville de San Francisco qui rebaptise 44 écoles, parce qu’elles portaient des noms "associés à divers péchés", y compris celui du président George Washington. 

Le fameux biologiste évolutionniste Bret Weinstein — renvoyé de l'Université d’Evergreen dans l'Etat de Washington pour avoir contesté qu'un "jour d'absence" soit imposé aux Blancs, étudiants comme professeurs, sur ce campus, en mars 2017 — a tiré de son expérience une théorie. "Aujourd’hui comme hier, certaines religions ou certaines idéologies procèdent à des chasses aux sorcières, afin d’intimider les spectateurs. Face à ces persécutions, vous repérerez quatre sortes de comportement. Un petit nombre qui chasse vraiment les sorcières. Un groupe important qui suit. Un groupe important qui reste silencieux et dont on ne sait pas ce qu’il pense. Un très petit nombre de gens qui s’opposent à la chasse. Ils vont bientôt être transformés eux-mêmes en "sorcières" écrit-il dans un article publié par le FigaroVox.

Des classiques jugés "offensants" retirés des librairies

C’est au nom de ces "sorcières" que Bari Weiss exhorte ses compatriotes à ne pas renoncer à la liberté d’expression. Car la "cancel culture", la culture de la suppression, qui a lancé des meutes de jeunes crétins à l’assaut de statues, s’abat à présent sur des livres. Dernier exemple en date : six livres pour enfants, extrêmement populaires, écrits et dessinés par Dr Seuss sont retirés de la vente par leur éditeur "parce qu’ils pourraient blesser et qu’ils sont faux". On y voyait, en effet, des Chinois à peu près aussi caricaturaux que les Dupont dans Le Lotus bleu. 

"Mais n’avez-vous pas le sentiment de vivre une dystopie quand vous apprenez que eBay a décidé que les gens qui possèdent des exemplaires de ces livres auront désormais l’interdiction de les y vendre ?" écrit encore Bari Weiss. Alors que les livres de Mussolini, Hitler, Pol Pot et Staline demeurent, eux, disponibles sur eBay, Amazon de son côté, vient d’annoncer qu’il va retirer de la vente en ligne les "livres inappropriés ou offensants". Mais qui décide de ce qui est inapproprié ou offensant ? interroge la journaliste.

"Le cœur de cette idéologie, c’est que le fait de se déclarer victime confère de la moralité et donne du pouvoir. Et que vous êtes coupables des crimes de vos ancêtres. Vous n’êtes pas vous-même, vous n’êtes qu’un avatar de votre race ou de votre religion" conclut Bari Weiss. Dans cette idéologie, les paroles, censées résoudre les conflits dans une société civilisée, peuvent être considérés comme "une violence" quand elles sont prononcées par certains groupes de personnes. L’Amérique semble en train de retomber dans un nouveau cycle d’intolérance puritaine.  Pourvu que l’épidémie ne traverse pas l’Atlantique ! 

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