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C’est le printemps et non l’automne, la saison pour mourir

5 min
À retrouver dans l'émission

Mario Rigoni Stern.

Hier, j'ai attiré votre attention sur un recueil d’interviews d’un écrivain italien, Mario Rigoni Stern, édités sous le titre Le courage de dire non. Les Italiens le considéraient comme un sage. On allait le consulter. Quelles leçons avait-il tiré de ses multiples expériences à travers le cruel XX° siècle ? 

Un écrivain peu enclin aux générations et préférant les travaux manuels

Il est difficile de les résumer parce que, comme le relève le préfacier du livre, Giuseppe Mendicino, il était « peu enclin aux généralisations ». Il parlait en son propre nom, à partir de ses propres expériences et de celles des « gens de sa terre. » En cela, il relève bien de cette culture italiano-mitteleuropéenne qui se défie des prétendues « lois de l’histoire » et oppose aux grands desseins collectifs l’humble contingence des destins individuels. Claudio Magris, l’érudit de Trieste, autre éminent représentant de cette sensibilité, l’exprime ainsi :  « La littérature défend l'individuel, le particulier, les couleurs, les sens et le sensible contre l'univers factice qui enrégimente et nivelle les hommes et contre l'abstraction qui stérilise. » (Utopie et désenchantement)

C’est probablement cette défiance envers les idées générales et le goût du concret qui poussaient Rigoni Stern à préférer les travaux manuels à son activité d’écrivain. Il pouvait se montrer intarissable sur la cueillette et la conservation des champignons. Encore que, disait-il, à quelque journaliste venu le questionner sur les grands courants de la littérature italienne, « il vaut toujours mieux les manger frais, dès qu’ils sont cueillis ». La culture de son potager, saisonnière, rythmait sa vie bien davantage que les nouvelles, dont il se méfiait. « L’actualité est si trompeuse, disait-il, que je ne lis plus les quotidiens. On n’arrive jamais à comprendre vraiment ce qu’il y a derrière les faits. » 

Rigoni Stern ne séparait pas la littérature de sa vie, et il attribuait à sa connaissance pratique d’homme de la forêt la chance qu’il avait eu de survivre, en Russie, puis en camp de prisonniers allemand, quand tant d’autres étaient morts. En 1945, après son évasion, il dit avoir vécu  dans les bois en se nourrissant d’escargots, de grenouilles, d’herbes et d’œufs d’oiseaux ». Il attribuait aussi le fait d’avoir survécu au froid en Russie à sa capacité à faire du feu dans n’importe quelle circonstance. C’est dans une nouvelle de Tolstoï, La mort d’Ivan Ilitch, qu’il prétend avoir découvert une tactique, employée par les soldats russes depuis des générations. Elle consiste à attaquer une colonne en marche en se dissimulant dans des chariots de foin paysans. Repérant de tels chariots sur les arrières de sa colonne faisant retraite, il a pu avertir ses compagnons.

Bien sûr, le témoignage de Rigoni Stern sur le front de l’Est est exempt du moindre soupçon de nationalisme ou de haine pour le soldat d’en face. On trouve rarement dans la littérature de guerre des témoignages tels que celui-ci : « En Russie, sur le Don, quand nous voyions les Russes sortir le matin pour descendre chercher de l’eau, nous ne tirions pas sur eux et ils faisaient de même. Nous descendions jusqu’au fleuve chercher de l’eau pour faire le café et nous voyions les Russes qui sortaient de leur abri et qui nous regardaient tranquillement. » Cette suspension des hostilités, afin de pourvoir aux nécessités de la vie quotidienne, qui l’a racontée ? 

Dans un texte composé à partir d'une interview; "C'est le printemps, et non l'automne, la saison pour mourir", il renouvelle la méditation sur les saisons de la vie humaine.

Oui, un poncif. Mais il le renouvelle merveilleusement. L’automne est sa saison préférée. « L’automne est comme le couchant. L’homme qui le regarde en face est meilleur : il se confronte à sa propre dimension transitoire. » C’est la saison où couper du bois, bêcher le potager et faire des provisions, afin d’affronter comme ses ancêtres, de la meilleure façon la saison du repos, de la lecture, du recueillement. 

L’hiver, en effet, il se calfeutrait sous la neige. Et, enfin coupé du monde, il écrivait. Solitude et recueillement. « Et après le froid ? J’attends le signal, le printemps. Il arrive à l’improviste et non pas petit à petit, comme l’automne. C’est comme la vie. Elle te secoue juste au moment où tu croyais en avoir fini, au moment tu venais de remettre les rames dans ta barque. » C’est la saison où il « comprend sa limite ». « Il est fondamental pour un homme de la connaître. Or, la limite apparaît toujours au printemps. _C’est le printemps et non l’automne, la saison pour mourir_. Il a une odeur précise, humide, fraîche, vitale. Un parfum qui te promet que la vie continue, même une fois que tu n’es plus là ; et c’est merveilleux. » Quant à l’été, « c’est une saison stupide, trop pleine de gens ».

« _Avant le sommeil définitif, je voudrais raconter l’histoire de mon village. En gage d’amour aux gens de ma terre et à mes montagnes_. » « La nation, c’est l’Italie, mais la patrie, pour moi, c’est l’Altipiano. La terre que mes ancêtres ont choisie pour vivre il y a 1 000 ans. » Les gens de chez lui parlaient encore il y a deux ou trois générations un patois haut-allemand, le cimbre. « Des tribus indépendantes, libres, qui ne connaissaient ni baron, ni évêque. Regardez autour de vous. Aucun château, aucune cathédrale, ni demeure seigneuriale. C’est d’eux que je descends. » 

Claudio Magris, dans Danube, évoque « l’éternel conflit entre la Raison, progressiste et tyrannique, et les particularismes, tantôt conservateurs et tantôt libéraux » (p. 161) Mario Rigoli Stern est un particulariste. Il écrivait l’histoire des « gens de sa terre ». Afin de témoigner de leur expérience particulière. Pas pour donner des leçons à la terre entière. 

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