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La logique qui préside aux plateformes numériques est différente : on y est noyé d’avis discordants.

La logique intellectuelle des réseaux sociaux nous a rendus tous (un peu) populistes...

5 min
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Il faudra faire avec un style de réaction - immédiate, irréfléchie, agressive...

La logique qui préside aux plateformes numériques est différente : on y est noyé d’avis discordants.
La logique qui préside aux plateformes numériques est différente : on y est noyé d’avis discordants. Crédits : Westend61 - Getty

Le populisme promet la satisfaction immédiate d'exigences contradictoires.  

Les promoteurs du Brexit, Donald Trump, Cinq Etoiles en Italie et Bolsonaro au Brésil font un fort usage des réseaux sociaux. Une des caractéristiques communes aux leaders populistes, c’est d’avoir contre eux les médias sérieux. Dans un climat de défiance générale envers ce qu’on appelle « les élites », les populistes ont fait de cette hostilité un argument en leur faveur. Si les journalistes compétents, et les personnalités dotées d’une réelle expertise questionnent le sérieux économique de leur programme, c’est qu’ils appartiennent à cet establishment odieux et vendu à l’étranger. Cette élite haïe qui empêche le peuple de bénéficier des largesses qu’il mérite. 

Il ne devrait y avoir aucun obstacle à la satisfaction d’exigences contradictoires entre elles. 

Par exemple, celle de baisser les taxes et les impôts tout en finançant davantage de services publics ; de mieux garantir la sécurité tout en déréglementant à tout va ; de financer de nouvelles dépenses à crédit, tout en prétendant retrouver des marges de manœuvre budgétaires et la souveraineté financière ; de faire baisser le prix des énergies tirées du pétrole tout en luttant contre la pollution de l’air… Lorsqu’on les met en face du caractère contradictoire de ces revendications, les populistes répliquent qu’on cherche à les embobiner. Qu’il faut s’affranchir des règles. Y compris de celles du sens commun…

Et quand des journalistes les traitent de xénophobes, c’est par complicité avec  l’ONU, l’Union européenne, l’impérialisme, que sais-je , pour l’invasion de leur pays par des hordes d’immigrés.

Nous sommes tous devenus (un peu) populistes. 

Je citai hier Jamie Bartlett, spécialiste des réseaux sociaux pour Demos. Dans une certaine mesure, écrit-il, nous sommes tous devenus populistes d’une certaine manière. Oui, même nous, qui tentons de rester raisonnables et qui nous croyons informés parce que nous lisons la presse sérieuse

Oui, populistes, car, sur les réseaux sociaux, nous avons tendance à rechercher nos semblables, ceux qui partagent les mêmes évidences – des évidences qui ne le sont pas peut-être pas tant que ça. Et en ligne, au lieu d’écouter ceux qui ne pensent pas comme nous, nous les dénigrons, nous les contredisons brutalement, nous les bloquons sans écouter leur ressenti. Et Bartlett pose la question : « quelle est la dernière fois qu’une discussion en ligne vous a amené à changer votre opinion sur quelque chose ? Probablement jamais. Je parie que plus vous en entendez, de vos opposants, et plus vous divergez d’avec eux. »

Dans la société de l’ère de la presse imprimée, il y avait au moins une tendance à ordonner les idées, à respecter les faits ; un souci de cohérence intellectuelle. La logique qui préside aux plateformes numériques est différente : on y est noyé d’avis discordants. Notre attention est captivée de tous les côtés. Ca n’a rien à voir avec la lecture d’un article de journal, d’une tribune exposant des idées. Il faut réagir au quart de tour avec ses tripes plus qu’avec sa tête. Parmi les adversaires, on choisit de répliquer aux plus extrémistes et aux plus caricaturaux afin de mieux pouvoir s’y opposer. C’est un autre monde.

Faire avec la nouvelle logique de l'économie de la communication.

On peut s’en désoler, comme autrefois, Régis Debray se désolait que le plateau télévisé ait remplacé l’essai à la française. Mais il faut faire avec. Parce que, sans que nous y prenions garde, c’est la totalité du monde de la consommation d’informations qui est progressivement gagné par cette logique. Voyez les émissions de débats. La nuance, la pensée articulée, l’examen équitable des positions, le respect des faits cèdent devant les passions du moment. Les provocateurs ont la part belle. Pas nécessairement parce que les organisateurs penchent de leur côté. Mais parce que ce sont eux qui font de l’audience. Leurs médisances, leurs injures ont de meilleures chances d’être reprises… sur les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu où tout se joue désormais. On n’en sort pas.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces nouvelles règles du jeu ne favorisent ni les partisans de la modération, ni les experts qualifiés. Mais les militants les plus braillards, les violents, les méchants, les boute-feu, les incendiaires

Je confesse une vive estime personnelle pour des personnalités qui, sur cette scène médiatique nouvelle que sont les réseaux sociaux, sont capables de ramasser en des formules brèves et percutantes des pensées profondes et même complexes. Je pense en particulier à Raphaël Enthoven. Voilà bien l’avantage que confère la fréquentation des philosophes qui savaient s’exprimer en fragments et en aphorismes. Mais après tout, le haiku, malgré ou à cause de sa brièveté, offre aussi beaucoup à penser. Voilà ce dont nous devrions tous nous inspirer pour empêcher la dégradation du débat public sur Twitter et Facebook. 

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