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Alexis de Tocqueville

L'Europe ne se fera pas dans la négation de soi au nom de l'accueil de l'Autre

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Les droits illimités de l'individu ne peuvent fonder une politique de renaissance européenne à l'âge du retour des empires.

Alexis de Tocqueville
Alexis de Tocqueville Crédits : anonyme

La crise de la démocratie conjuguée à une crise morale et politique de l'Europe.

Si la crise de la démocratie comme formule politique nous affecte si particulièrement, c’est peut-être aussi que chez nous, en Europe, cette crise se conjugue à un malaise dans la gouvernance de l’Union européenne. L’affaire de l’Aquarius vient nous le rappeler…

Lors de la première table ronde des « Conversations Tocqueville », qui réunissait, sous l’autorité d’Ana Palacio, Joshua Mitchell, Hubert Védrine et Pierre Manent, ce dernier a tenu un discours qui a frappé beaucoup de participants. L’Union européenne est devenue, a dit le philosophe, « une forme vide de toute substance propre ». Les Européens, pour reprendre ses mots, « s’imposent une apnée morale, ils n’osent plus respirer ». Que s’est-il passé ?  Ce qui s’est passé, c’est que l’énergie que leurs ancêtres avaient mise autrefois à explorer, inventorier, conquérir, coloniser le monde selon leurs convictions progressistes d’alors, ils l’ont réinvestie dans l’évidement de leur être intérieur. Ce mouvement en sens contraire, de rétractation des nations européennes, s’imagine poursuivre la décolonisation sur son propre sol. Et l’Union européenne, qui aurait pu être la réponse des Européens à la montée des nouveaux empires, est frappée d’une étrange paralysie. 

L'extension des droits de l'individu et l'accueil de l'Autre ne font pas une politique. 

L’Europe, a poursuivi Pierre Manent, a cru une fois encore prendre la tête de l’humanité, mais cette fois en sens inverse : en se déniant toute forme et tout contenu propres – sinon l’idée des droits illimités de l’individu et l’obligation morale de l’accueil de l’Autre. Or cette logique, de l’extension des droits individuels au détriment du sens civique, Tocqueville l’avait parfaitement identifiée comme l’un des risques majeurs courus par les démocraties. 

Je cite De la démocratie en Amérique. « Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s’y agiter sans repos, on peut appréhender qu’ils ne finissent par devenir comme _inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui troublent les peuples,mais quiles développent et les renouvellent_. […] Je tremble, je le confesse, qu’ils ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l’intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, qu’ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser. » (II, 3, 21) 

On ne saurait mieux prophétiser l’état moral actuel de notre Europe, alors que montent les empires… et les périls. 

La réaction populiste : un amour de soi malheureux, parce qu'illégitime aux yeux des élites. 

Car nous sommes, en effet, menacés. Par l’islamisme radical qui attaque nos valeurs et tue nos concitoyens. Par Vladimir Poutine, qui exploite nos divisions et notre dépendance énergétique pour avancer ses pions et interfère impudemment dans nos élections, alors qu’il truque les siennes. Par Donald Trump, enfin, qui n’est pas loin de nous déclarer une guerre commerciale.

Mais, pour revenir à Pierre Manent et à son tableau moral de notre Europe, celle-ci, a-t-il dit aux Conversations Tocqueville, s’est trompée de sens de l’histoire : les autres n’ont aucune envie de suivre les Européens dans leur étrange négation de soi, au nom de l’universel. Pleins de confiance en eux, ils aspirent, au contraire, à redevenir de grands acteurs historiques. En outre, cet oubli de soi, prônée par les élites européennes provoque, du côté des peuples européens la réaction populiste. Celle-ci est l’effet d’un amour de soi, malheureux parce qu’il a été déclaré illégitime. De leur côté, les élites, qui manifestent une étrange pusillanimité envers les autres puissances, font preuve, au contraire, de beaucoup d’arrogance envers leurs propres peuples, qu’elles rabrouent, morigènent et méprisent.

L'Union européenne doit choisir : continuer à se prendre pour l'ONU, ou rendre force  à la civilisation européenne, défendre les intérêts européens. 

S’il y a un défenseur éclairé de l’Union européenne, c’est bien Jean-Louis Bourlanges. Dans une interview récemment donnée au Figaro, l’ancien eurodéputé Modem, relève, de son côté, l’ambiguïté du projet européen. S’agit-il de préfigurer de manière orgueilleuse, une « unification du genre humain sur des principes onusiens » (on reconnaît la critique faite par Manent à l’Union européenne), ou au, contraire, je cite « de redonner force, vigueur et influence à une civilisation historique, qui était en 1914 la première du monde et qui n’était plus rien en 1945. » Philosophiquement, cela peut se traduire, dans les termes de Bourlanges : « l’Union a-t-elle inventée pour surmonter une altérité, ou pour exprimer une identité particulière ? »

L’Europe doit choisir entre deux vocations. Soit continuer à rêver de « constituer l’avant-garde de l’universalisation du monde », soit faire preuve de réalisme et se contenter d’unir les forces de ses petits Etats vulnérables et veillissants, afin de tenir tête aux nouveaux empires que sont la Chine, les Etats-Unis, l’Inde et la Russie. 

La grande question en Europe, c'est la question des frontières et de leur défense. 

Or, pour Bourlanges, c’est l’incertitude sur la nature du projet, le refus de choisir qui est le fait des élites, qui inquiète les peuples embarqués dans le projet européen. D’où l’actuel « reflux identitariste » sur les nations et surtout sur les micro-nationalismes séparatistes, comme la Catalogne et l’Ecosse. Car ces communautés sont synonymes de solidarité et de protection. L’essentiel, en Europe, aujourd’hui, conclut Bourlanges, c’est la question des frontières

Une idée qui a été répétée par nombre d’intervenants aux Conversations Tocqueville, la semaine dernière. Si l’Union européenne aspire à devenir une puissance, elle doit assumer en commun et sérieusement la défense de ses frontières, a-t-on beaucoup entendu. Face aux flux commerciaux, financiers et migratoires. 

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