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Les médias polonais, victimes à leur tour de la tactique du salami

Pologne : le PiS met les médias au pas

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Mercredi 10 février, les médias indépendants polonais ont baissé le rideau. Que s’est-il passé ? Le pouvoir tolère de plus en plus mal l'existence de médias d'opposition et use de tous les subterfuges pour leur briser les reins. L'Union européenne va-t-elle réagir ? Et si oui, comment ? Analyse.

Les médias polonais, victimes à leur tour de la tactique du salami
Les médias polonais, victimes à leur tour de la tactique du salami Crédits : paparazzit - Getty

Mercredi 10 février, sur leurs ordinateurs, les Polonais ont découvert, sur leurs écrans ces seuls mots : Media bez wyboru. Médias sans choix. Tout ce que le pays compte de sites Internet appartenant à des journaux, radios et télévisions privées affichait ces seuls mots. Et c’est, en effet, ce qui menace le pays. Des médias alignés, à la botte du pouvoir. Ils n’avaient pas le choix.

La tactique du salami : convertir les médias en outils de propagande

Le vieux dissident Adam Michnik, fondateur du plus célèbre quotidien du pays, Gazeta Wyborcza, créé pour promouvoir Solidarność, lors des premières élections libres organisées à la fin de la période communiste, a pris la plume. Il a lancé un appel à l’opinion publique européenne. 

Le parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS), y écrit-il, engagé dans une escalade d'autoritarisme, essaie d’appliquer à la Pologne, la méthode qui a permis à Viktor Orban, en Hongrie, de mettre au pas la quasi-totalité des médias. Cette méthode, on l’appelle la "tactique du salami". Parce qu’elle a été ainsi nommée par le chef des communistes hongrois, Matyas Rakosi, après la guerre, pour conquérir le pouvoir absolu. Il s’agit d’interdire, un par un, tous les mouvements qui pourraient opposer une résistance. Afin de rester, à la fin, seul en piste...

Les médias publics, en Pologne, ont été, depuis plusieurs années déjà, convertis en instruments de propagande au service du parti au pouvoir. Les leaders de l’opposition n’y font que de rares apparitions et des campagnes y sont régulièrement lancées contre les juges, ou les intellectuels qui déplaisent au gouvernement. 

Sous prétexte de "repoloniser les médias" privés, l’homme fort du pays, Jaroslaw Kaczynski, a provoqué le rachat du groupe de presse Polska Press, détenu par un groupe allemand, par le géant polonais de l’énergie, PKN Orlen. Celui-ci est détenu en partie par l’Etat polonais et sa direction est truffée de membres de Droit et Justice. Polska Press détient 20 quotidiens régionaux, une centaine d’hebdomadaires, des centaines de sites internet. Un empire. Le voilà donc entre les mains des amis du gouvernement.

Mais le couteau du charcutier prétend à présent s’attaquer à une nouvelle tranche du salami. Sous prétexte de taxer les mastodontes américains de l’internet, Droit et Justice entend aujourd’hui imposer, aux médias privés, de nouvelles taxes sur leurs revenus publicitaires. Pour les GAFA, l’opération sera indolore. Mais pour les médias polonais indépendants, déjà frappés au portefeuille par la crise sanitaire actuelle, le risque est mortel. 

Les économistes polonais des médias ont calculé que les groupes les plus impactés seraient Agora (qui publie le quotidien Gazeta Wyborcza) et Ringier Axel Springer Polska, qui détient les titres Fakt, Newseek Polska et Onet. Comme par hasard, réputés critiques envers le gouvernement de Morawiecki. En réalité, il s’agit d’une opération politique, destinée à briser les reins aux médias indépendants.

Tous les médias de Pologne ont vocation à ne parler que d’une seule voix, comme ceux qui, en Russie, vantent les louanges de Poutine et, en Hongrie, ceux d’Orban.                  
Adam Michnik 

En Hongrie, les médias pris en étau

La situation, en effet, est encore pire en Hongrie. Là-bas, il ne reste qu’une seule chaîne de télévision réellement indépendante, RTL. Et un seul quotidien d’opposition, Nespszava. Il restait une puissante radio d’opposition, Klubradio, proche de la gauche, qui diffusait sur tout le grand Budapest. Parce qu’elle avait été progressivement chassée de la province. 

Dans la nuit de dimanche à lundi dernier, elle a cessé d’émettre, après avoir diffusé, en signe d’adieu, l’hymne de l’Union européenne. Après une guerre d’escarmouche qui aura duré plusieurs années, Klubradio a perdu le sursis que des licences provisoires de 60 jours, régulièrement reconduites que lui avait accordé le Conseil des médias. Certes, on peut encore capter Klubradio sur Internet. Mais le Conseil des médias, un organe aux mains du pouvoir, lui a retiré sa licence pour des motifs baroques. Ses 200 000 auditeurs quotidiens vont-ils suivre leur radio sur le Net ?

La tactique du salami, dans la nouvelle version, celle de la "démocratie illibérale" est claire. Dans un premier temps, le pouvoir transforme cyniquement les médias publics en instrument de propagande. Ensuite, il menace les sociétés privées – y compris étrangères – qui persistent à financer, par la publicité, les médias indépendants : on vise les récalcitrants au portefeuille.... Il organise le rachat des groupes de presse indépendants par des sociétés qu’il contrôle. Reste à inventer des taxes et des impôts bien ciblés sur les médias réellement indépendants, pour tuer toute voix dissidente. C’est en cours dans les deux pays.

Selon l’ONG Reporters Sans Frontières, la Pologne est classée au 62e rang mondial en ce qui concerne la liberté de la presse (sur 180). Si cette loi passe, elle pourrait chuter aussi bas que la Hongrie, actuellement classée 89e. On croit se souvenir que l’Union européenne a décidé un mécanisme de sanctions financières envers les Etats membres qui foulent aux pieds l’Etat de droit. Il est plus que temps de s’occuper des cas hongrois et polonais. 

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