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Le méritocratie-bashing, un nouveau sport ?
Épisode 3 :

Quand la sélection par le diplôme favorise la reproduction sociale

5 min
À retrouver dans l'émission

Les concepteurs du principe de sélection d'une classe dirigeante sur la base de diplômes universitaires pensaient favoriser ainsi la mobilité sociale, et le renouvellement des élites. 60 ans plus tard, force est de constater que le projet méritocratique a tourné à la reproduction sociale. Pourquoi ?

Les concepteurs du principe de sélection de la classe dominante par les diplômes pensaient favoriser ainsi la mobilité sociale. Le résultat est contraire à leurs attentes.
Les concepteurs du principe de sélection de la classe dominante par les diplômes pensaient favoriser ainsi la mobilité sociale. Le résultat est contraire à leurs attentes. Crédits : Peter Cade - Getty

Les concepteurs du principe de sélection de la classe dominante sur la base de diplômes universitaires pensaient favoriser ainsi la mobilité sociale. Soixante ans plus tard, le résultat est contraire à leurs attentes. D'autre part, les professions qui attirent les plus brillants des diplômés exigent d'eux un investissement personnel excessif. Comment expliquer ces évolutions ?

La méritocratie, pas suffisamment méritante ?

Prenez Daniel Markovits, auteur du livre The Meritocracy Trap [Le piège de la méritocratie]. Au passage, il reconnaît lui-même en être un pur produit. En quinze ans d’études supérieures, il est passé par la LSE londonienne, Oxford, Harvard, puis l’ultra-sélective Law School de Yale, accumulant les doctorats en mathématiques, économie, philosophie, avant de se consacrer au droit, la discipline qu’il enseigne aujourd’hui à Yale. 

En tant qu’économiste, spécialiste des inégalités, écrit-il, j’ai commencé ma carrière intellectuelle en faisant la promotion de la méritocratie. Favoriser la mobilité sociale, la possibilité, pour les enfants des familles modestes d’accéder aux strates supérieures de la société en se consacrant avec sérieux à des études difficiles, lui paraissait répondre aux nécessités de la justice sociale.

Ce qui l’a fait changer d’avis ? Il a constaté que la méritocratie avait tourné à la reproduction sociale. Les universités qui sélectionnent et forment le gratin de la classe dirigeante, Harvard, Princeton, Stanford et Yale recrutent davantage d’enfants des 1 % les plus riches que des 60 % situés en bas de l’échelle des revenus. 

Il y a une explication marginale : les rejetons des anciens élèves, les fameux alumni, bénéficient de passe-droits, en particulier lorsque ses anciens élèves ont fait preuve de générosité financière envers l’université.

Mais le fond du problème, c’est que les enfants des élites surdiplômées sont dorénavant entraînés, dès leur plus jeune âge et à grands frais comme de véritables bêtes de concours. Dans les middle schools des quartiers chics de New York, Boston ou San Francisco, il est courant d’exiger des élèves entre trois et cinq heures de travail personnel le soir.

Pas étonnant, dans ces conditions qu’au SAT, les examens donnant le droit de postuler à l’admission à l’enseignement supérieur, ceux dont les parents affichent des revenus annuels supérieurs à 200 000 dollars obtiennent des résultats de 250 points supérieurs à ceux dont les parents gagnent seulement entre 40 000 et 60 000 dollars, considérés comme appartenant à la classe moyenne, aux Etats-Unis. 

La soi-disant méritocratie américaine est devenue une machine à l’auto-reproduction des élites, d’autant que ses membres se marient entre eux, engendrant des enfants dotés d’un capital génétique très supérieur, comme le montre David Goodhart, l’un des rares auteurs à oser s’aventurer sur ce terrain miné de l’hérédité.

Des élites au bord du burn-out

Le réquisitoire de Daniel Markovits contre la méritocratie s’appuie sur un phénomène qu’il est à peu près seul à prendre en considération : le sur-travail exigé de la minuscule élite sociale. 

Alors que l’ancienne élite, celle de l’aristocratie, se considérait comme une classe oisive, écrit-il, les méritocrates travaillent avec une intensité sans précédent.      
Daniel Markovits

La sélection par les études exige des aspirants méritocrates une quantité de travail astronomique. Elle provoque une véritable épidémie de dépressions chez les lycéens de certains quartiers habités par les élites.

A la fin d’études supérieures qui se sont déroulées dans un contexte de compétition exténuant, les jeunes diplômés estiment devoir rentabiliser le capital humain ainsi acquis : compétences, réseaux relationnels, notoriété. 

Or, les jobs très bien payés se concentrent dans la finance, le management, les cabinets d’avocats et les spécialisations médicales. 

Markovits a constaté que ses anciens étudiants engagés dans ces professions travaillent couramment douze heures par jour, six jours sur six et ne prennent pratiquement jamais de vacances. Plus vous grimpez les échelons hiérarchiques, plus on attend de vous que vous travailliez encore davantage. 

C’est pourquoi ce professeur de droit estime que la révolte contre la méritocratie viendra aussi des méritocrates eux-mêmes. Ses membres voudraient retrouver une vie normale…

Michael Sandel et l'hubris méritocratique

La critique de la méritocratie de Michael Sandel, dans The Tyranny of Merit : What’s become of the common good, est très différente. Selon ce philosophe vedette, l’ascension de la méritocratie a coïncidé avec un écartement extravagant dans la hiérarchie des rémunérations ; avec un système où "le gagnant emporte la mise" (The winner takes all). 

D’où une "hubris méritocratique", par laquelle les super-diplômés, qui sont en général aussi riches, puissants et bien connectés méprisent ceux qu’ils considèrent comme des ratés méritant leur sort minable. Mais si le succès récompense le plus souvent le talent et l’effort, ce n’est pas toujours le cas. Le facteur chance est également très important. Et surtout, la richesse, la puissance et la notoriété sont fortement déconnectés de l’utilité sociale. Un directeur de casino de Las Vegas gagne plusieurs fois par mois ce qu’un professeur gagne dans l’année. Drôle de méritocratie !

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