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Le premier ministre, Mateusz Morawiecki, rendant hommage à une famille de Justes polonais, ayant sauvé des Juifs durant l'occupation nazie.

Les lois mémorielles en Pologne constituent un bond en arrière

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A la faveur de la démocratie, en 1989, l'examen lucide du passé, notamment de la passivité face à la Shoah, commise par les Allemands sur son sol, avait donné à réfléchir à la Pologne. Le gouvernement ultra-conservateur du PiS renoue avec une héroïsation sans nuance.

Le premier ministre, Mateusz Morawiecki, rendant hommage à une famille de Justes polonais, ayant sauvé des Juifs durant l'occupation nazie.
Le premier ministre, Mateusz Morawiecki, rendant hommage à une famille de Justes polonais, ayant sauvé des Juifs durant l'occupation nazie. Crédits : JANEK SKARZYNSKI / AFP - AFP

Il y a peu de pays en Europe, où le récit sur l’histoire nationale constitue un enjeu politique aussi décisif qu’en Pologne. 

La Deuxième guerre mondiale commença pour ce pays dès septembre 1939, avec l’invasion coordonnée de la Wehrmacht à l’ouest et de l’Armée rouge à l’est. Elle ne s’y est terminée qu’au début de 1945, avec l’entrée de cette même Armée Rouge dans Varsovie, presque entièrement rasée et vidée de ses habitants par les nazis, en représailles à l’Insurrection. Au cours du conflit ce pays avait perdu 20 % de sa population. Parmi ces victimes, trois millions étaient Juifs (soit la quasi-totalité des Juifs de l’ancienne Pologne), trois millions ne l’étaient pas. La majorité des Juifs polonais survivants étaient ceux qui avaient eu la possibilité de fuir en URSS – où ils avaient été fort mal traités… 

La manière dont la Pologne a écrit son histoire a fluctué au gré des changements politiques à sa tête. Immédiatement après la guerre, sous le régime stalinien de Bierut, le souvenir de la Résistance patriotique antinazie fit l’objet d’une récusation. Et ses héroïques combattants persécutés, emprisonnés, torturés, déportés en URSS. 

Lorsque le régime communiste fut stabilisé et en quelque sorte nationalisé, sous Gomulka, la spécificité de la Shoah fut refoulée. Ou plutôt, selon le directeur de l’Institut Pardès de Jérusalem, David Bernstein, « l’histoire en Pologne tendait à universaliser la Shoah ». Les historiens autorisés ne mentionnaient que « les victimes du fascisme hitlérien en Pologne ». Les déportés d’Auschwitz étaient répertoriées par nationalités. Les Polonais comptaient pour le plus grand nombre. Les Juifs, ses principales victimes et de loin, n’étaient pas répertoriés en tant que tels. 

C’est seulement avec le rétablissement de la démocratie et du pluralisme partisan et intellectuel, en 1989, que l’histoire put s’écrire en liberté. Il fut notamment autorisé d’écrire que le massacre de Katyn – 22 000 officiers polonais exécutés d’une balle dans la tête – avait été commis par le NKVD soviétique, et non par les nazis. Vérité historique souvent niée à l’Ouest, et pourtant confirmée par Gorbatchev, puis par Boris Eltsine.

Cette libéralisation avait permis de concevoir enfin le sort des Juifs sous l’occupation nazie comme spécifique.

On commença à réaliser la différence de situations. Malgré les massacres visant particulièrement les élites intellectuelles et sociales et la déportation de plus d’un million d’esclaves dans le Reich, la population polonaise ne fit pas l’objet d’un génocide planifié. Les Juifs si

Peu de temps après le rétablissement de la démocratie en Pologne, j’ai vu à Kazimierz, l’ancienne ville juive de Cracovie, des synagogues qui avaient été transformées par le pouvoir communiste en dépôts à foin. Mais j’ai assisté aussi, trois années plus tard, à la restauration soigneuse du cimetière juif de Kazimierz, profané et dévasté par l’occupant. 

La mémoire juive a été l'objet d'une grande nostalgie en Pologne, ces dernières années. 

L’histoire juive locale intéresse de très nombreux jeunes Polonais. Dans des petites villes, d’anciens shtetls, des quartiers de grandes villes où les Juifs formaient la majorité de la population, il ne restait plus aucune trace de la mémoire juive. De nos jours, il est fréquent de voir les instituteurs ou professeurs emmener leurs élèves sur place, afin de restaurer ces lieux de mémoire, poser des plaques commémoratives. C’est ce dont témoigne David Bernstein. 

Comme il l’écrit, la mémoire juive en Pologne a connu, ces dernières une renaissance pleine de nostalgie. Le festival du judaïsme de Cracovie, créé il y a 25 ans, attire chaque année plus de 25 000 personnes. Un nombre bien supérieur, hélas, à ce qui subsiste aujourd’hui de Juifs en Pologne. Des orchestres israéliens de musique klezmer y sont chaleureusement applaudis – ce qui n’est pas toujours le cas dans le reste de l’Europe, souligne David Bernstein. 

Le Musée juif de Cracovie, déjà ancien , attire, chaque année, des dizaines de milliers de visiteurs. Mais l'immense Musée de l’histoire des Juifs polonais de Varsovie, né d’une initiative public/privé, prix du meilleur musée d’Europe en 2016, est beaucoup mieux doté. L’université de Cracovie a ouvert, il y a quelques années, un Département d’études juives. On y apprend l’hébreu, mais aussi le yiddish. Et ses étudiants – je cite encore David Bernstein « aiment Israël, ce qui est rarement le cas de leurs homologues en Europe et aux Etats-Unis ».

Certes, le livre de Jan Gross, Les voisins, relatant le pogrom de Jedwabne, ainsi que le documentaire polonais établissant sans conteste ces horribles réalités, a provoqué une émotion considérable. Et l’antisémitisme n’a pas disparu dans la Pologne des villages, alimenté par Radio Maryja. Mais dans l’ensemble, la Pologne avait consenti un immense effort critique, à la faveur de la liberté retrouvée et du pluralisme intellectuel.

C'est tout ce renouveau qui risque d'être compromis par les lois mémorielles du PiS.

C’est tout cela qui risque d’être perdu par ces lois mémorielles, adoptées sur l’initiative du PiS. Le ministre de l’Education israélien, Naftali Bennett, a dû renoncer au voyage en Pologne qu’il devait effectuer ce mois-ci. Le Secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson, a déclaré que cette loi « affecte la liberté de parole et de recherche universitaire. » 

Pawel Machcewicz, ancien directeur du Musée de la Seconde Guerre Mondiale de Gdansk, remercié par le nouveau gouvernement pour incompatibilité idéologique, estime : « notre pays est en train de s’isoler à grande vitesse dans le monde occidental et c’est très inquiétant, compte tenu de l’agressivité de la Russie. »

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