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Manifestation contre les inégalités sociales, Santiago, Chili, 18 novembre 2019

Et si la préoccupation environnementale allait de pair avec la croissance ?

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Confrontée au réchauffement climatique, la gauche aurait tort d'adopter le programme de la décroissance : elle risquerait d'y perdre le soutien des classes moyennes qui du Chili à la Norvège en passant par les Pays-Bas ou la France protestent dans les rues contre la dégradation de leur niveau de vie

Manifestation contre les inégalités sociales, Santiago, Chili, 18 novembre 2019
Manifestation contre les inégalités sociales, Santiago, Chili, 18 novembre 2019 Crédits : Victor Lochon / Gamma / Rapho - Getty

La croissance mondiale a été relativement molle durant la décennie qui s’achève. Elle s’annonce au moins aussi faible dans celle qui s’ouvre. Après tout, faut-il le déplorer ? Le réchauffement climatique et la croissance ne font pas forcément bon ménage… 

Mais la démocratie, elle, est-elle compatible avec de faibles croissances ? Joel Kotkin, celui qui a le mieux identifié l’implantation géographique de l’électorat de Donald Trump, ne le croit pas. Ce fameux géographe américain vient de mettre en ligne un article dans lequel il prédit que les mouvements de colère qu’on constate dans des pays aussi divers que le Chili, la Norvège, les Pays-Bas… et la France risquent de se généraliser si leurs dirigeants ne parviennent pas à faire redécoller la croissance. A ses yeux, ces mouvements sont, en effet, l’expression de classes moyennes qui refusent la dégradation de leurs niveaux de vie.

La promesse de l'ancienne gauche : l'expansion économique

Jusqu’à Bill Clinton et même Barack Obama, développe Kotkin, le programme de la gauche américaine reposait sur une promesse d’amélioration du sort matériel des classes moyennes et des cols-bleus. Grâce à nous, assuraient, de leur côté, les sociaux-démocrates européens, vous avez la certitude que vous vivrez mieux demain et – plus déterminant encore : vous avez la garantie que le sort de vos enfants sera encore meilleur. Grâce à nos solides politiques d’expansion économique : elles permettent de financer de généreux Etats-providences. Aujourd’hui, après une quinzaine d’années de croissance en déclin, ces peuples n’ont jamais été aussi pessimistes sur leur avenir. Au Japon, en Italie, en Grande-Bretagne, en France, jusqu'à 75% de la population estime que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. Etant donnée l’essoufflement de la croissance, ils n’ont pas tort. En effet, poursuit Joel Kotkin, le financement des pensions dans des nations où le rapport entre actifs et retraités ne va cesser de se dégrader pour des raisons démographiques, va s’avérer de plus en plus problématique. Seule une croissance soutenue permettrait de les financer. Dans l’immédiat, ce sont les pays comme le Japon, l’Allemagne et les Pays-Bas qui sont confrontés au problème, mais des pays comme la Chine et le Mexique le connaîtront également. Un peu plus tard. 

La nouvelle gauche, trop influencée par l'écologie radicale ?

Dans ce contexte, la conversion de certaines tendances des partis de gauche à la décroissance, sous l’influence des écologistes, est suicidaire, avertit Kotkin. Car leur programme implique un renchérissement progressif et constant des prix de l’énergie qui se répercutera sur tous les autres prix à la consommation. C’est en général l’augmentation du prix des transports qui est à l’origine des soulèvements qu’on constate ici et là. Au Chili, le prix du métro. En France, une taxe supplémentaire sur les carburants. Mais la poursuite des politiques inspirées par les préoccupations écologistes va provoquer d’autres mouvements de protestation. Les ouvriers et techniciens employés dans les secteurs de l’énergie, de la construction et dans l’industrie manufacturière se sentent visés par une nouvelle gauche qui les méprise – eux qui, hier encore, formaient sa plus fidèle base électorale. Les agriculteurs ne supporteront pas non plus sans rechigner des augmentations de leurs coûts de production qui les étranglent, mais qu’entraînent nécessairement les exigences des écologistes.

Le mariage du capitalisme financier avec la gauche verte

D’autant que ces catégories sociales constatent que les nouveaux standards, imposés au nom de préoccupations environnementales, ne lèsent nullement les classes privilégiées. Au contraire. La hausse continuelle du prix de l’immobilier, entraînée par les exigences toujours accrues des militants environnementalistes, favorise les riches propriétaires. Mieux. On assiste, selon Joel Kotkin "au mariage du vieux capitalisme financier avec les politiques de la gauche verte." Paradoxalement, des fondations créées grâce aux dotations de personnages enrichis dans les pétroles, comme Rockefeller, prônent aujourd’hui les énergies vertes. Nombre d’ultra-riches, en particulier dans les oligopoles du numérique, font la promotion des voitures électriques et des énergies renouvelables pour se forger une bonne image. Enfin, toujours selon Kotkin, "la décroissance est insoutenable au sein d’un régime démocratique." Pas seulement parce qu’elle achèverait la prolétarisation des classes moyennes qui sont le pivot de la démocratie, mais aussi parce qu’elle impliquerait des mesures fortement coercitives. Des élites qui se prétendent éclairées entendent imposer à la population des restrictions de toute nature, la limitation des transports, le rationnement de certaines consommations et même – pour certains – la limitation du nombre d’enfants en raison de "l’empreinte carbone".

C'est dans la période de forte croissance qu'ont été adoptées les politiques environnementales les plus intelligentes

C’est faire fausse route. L’histoire récente prouve que c’est dans les périodes d’expansion et de forte croissance des revenus qu’ont été adoptées les politiques environnementales les plus intelligentes. "Quand une population a le sentiment que son avenir matériel est assuré, elle est disposée à investir dans la purification de l’air et de l’eau et à l’assainissement de son habitat." Ce fut notamment le cas, aux Etats-Unis, dans les années soixante. Aujourd’hui encore, conclut Kotkin, nous devrions favoriser la croissance et voir du côté de l’innovation plutôt que d’adopter des mesures punitives pour faire face à la question climatique et aux autres problèmes environnementaux."

par Brice Couturier

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