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Berlinois attendant le tramway sous une averse de neige, hiver 1946.

Berlin 1946 racontée par le roman noir

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Ancrer la fiction dans un solide travail de documentation historique est une tendance de fond chez les auteurs de polars. L'écrivain allemand Harald Gilbers livre un portrait moral de Berlin livrée aux trafics en tous genres au cours de l'hiver 1946 qui vaut les travaux de bien des historiens.

Berlinois attendant le tramway sous une averse de neige, hiver 1946.
Berlinois attendant le tramway sous une averse de neige, hiver 1946. Crédits : Keystone-France/Gamma-Rapho - Getty

Les auteurs de polars sont de mieux en mieux documentés sur l'époque qui sert de fond à leurs intrigues. L'auteur de romans noirs Harald Gilbers par exemple est un formidable guide dans l'ex-capitale du IIIe Reich en ruines, livrée aux trafics en tous genres.

Harald Gilbers est l’auteur de polars allemand le plus intéressant du moment, le digne héritier de l’Ecossais Philipp Kerr, autre spécialiste des histoires policières se déroulant dans l’Allemagne nazie. Et si le héros de Philipp Kerr, Bernie Gunther, avait l’humour cynique et désenchanté d’un Philip Marlowe, l’ex-commissaire Oppenheimer, héros récurrent de Gilbers, semble plus authentiquement berlinois. Dans le quatrième tome de ses enquêtes, La vengeance des cendres (Calmann-Lévy), son œil, auquel rien n’échappe, livre un portrait moral de la ville au lendemain de la guerre qui vaut celui de bien des historiens.

Décembre 1946. Au milieu de l’un des hivers les plus froids que Berlin ait connus. Ce qui n’arrange pas la vie des Allemands survivants, autorisés à résider dans l’ancienne capitale allemande. Plus d’un million de personnes sont officiellement sans logement. Elles se terrent dans les caves des immeubles bombardés. De nombreux Berlinois s’étaient réfugiés dans les campagnes pour échapper aux pluies de bombes tombées du ciel. A leur retour, la plupart ont eu du mal à retrouver l’immeuble où était situé leur appartement. 

Les Allemands originaires des territoires de l’Est, Prusse orientale et Poméranie, chassés par l’Armée rouge, sont arrivés au rythme de quinze mille par jour à la gare de Silésie, durant l’été. Il en arrive encore. Lorsqu’on ouvre les portes des wagons à bestiaux où ils étaient entassés, on découvre de nombreux cadavres : ceux des personnes qui n’ont pas survécu au froid. Parmi elles, de nombreux enfants. Mais la ville de Berlin est bouclée ; les personnes déplacées n’ont pas le droit de s’y établir. 

Pour ces rescapés, la ville n’est qu’une étape. Ils doivent rester dans des camps d’accueil, où ils sont épouillés, vaccinés. Les médicaments manquent pour soigner les maladies vénériennes dont sont porteuses un très grand nombre de femmes, violées par la soldatesque victorieuse. Quelques milliers de réfugiés sont tout de même parvenus à fausser compagnie à la Croix Rouge. Leurs chances de survie sont faibles : sans autorisation officielle, ils n’ont pas droit aux tickets de rationnement et ne peuvent trouver d’emploi. Rongés par la faim, ils ne tardent pas à revenir à la gare de Silésie. On les envoie à la campagne, où les femmes manquent de bras : la grande majorité des hommes qui ont survécu à la guerre sont en camps de prisonniers. Mais dans les villages, ces réfugiés allemands de l’Est sont mal vus et mal reçus : on les traite de Tziganes… 

On apprend tout cela - et bien d’autres choses - dans La vengeance des cendres, dont on sait, si on a lu les trois tomes précédents, qu’en tant que juif, le commissaire Oppenheimer a été chassé de la police, mais que marié à une "aryenne", il a échappé à la déportation et à la mort. Dans ce quatrième opus, il est réquisitionné en tant que consultant par les forces d’occupation soviétiques, afin de disculper un dirigeant communiste allemand, accusé de meurtre. 

Et son enquête le met très vite sur les traces d’un meurtrier en série qui signe ses crimes d’une étrange petite sculpture d’ange. Les cadavres et les enlèvements se succèdent. Et l’ex-commissaire ne tarde pas à comprendre qu’il se livre à une course contre la montre avec cet assassin vengeur. Car ses victimes sont toutes compromises dans un épisode sordide qui s’est déroulé vers la fin de la guerre, lorsque les SS évacuaient leurs camps de concentration, à l’approche de l’Armée rouge. Mais j’en ai assez dit sur l’enquête proprement dite, qui constitue la trame de ce roman policier. Le principal intérêt de ce roman de Harald Gilbers, c’est l’extraordinaire travail de reconstitution historique auquel se livre cet auteur. 

Oppenheimer s’est réfugié, avec son épouse Lisa, chez leur amie Hilde, médecin et aristocrate qui avait organisé une filière de sauvetage de Juifs durant la période nazie. De nombreux rescapés sont hébergés chez Hilde. Mais il fait tellement froid dans leurs chambres qu’ils ont installé une sorte de dortoir dans une cuisine, la seule pièce qu’on parvient à chauffer dans ce domaine. Outre, le froid, les Berlinois de cet hiver 1946, sont taraudés par la faim. On a planté des pommes de terre dans les cours d’immeubles, mais le gel les a rendus très tôt immangeables. Alors les gens vendent tout ce qu’ils ont pu sauver. On trouve de la porcelaine précieuse chez les paysans des villages environnants, qui font du marché noir. Et dans les clubs qui ont réouvert, des femmes se vendent aux GI's pour un sandwich. Elles rêvent que l’un d’entre eux les emmènent "loin de ce dépotoir nommé Berlin". Des bandes d’enfants perdus errent au milieu des ruines. Ils survivent en chapardant sur les marchés improvisés, ou en fouillant dans les ruines. Leur jeu préféré consiste à dénicher des bombes non explosées, afin de provoquer de petites explosions avec leurs détonateurs. Beaucoup vont mourir de pneumonie ou de tuberculose. 

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