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Les jeunes élites occidentales se détournent de la démocratie

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C'est ce que montrent des sondages préoccupants, analysés par un jeune politologue de Harvard.

Depuis lundi, je vous entretiens des menaces de « déconsolidation démocratique ». Pour résumer le sujet d’un mot : le soutien à la démocratie est en baisse dans les pays démocratiques eux-mêmes et c’est une nouveauté. Je le fais en m’appuyant, en particulier, sur les travaux d’un jeune politologue basé à Harvard et parus dans The Journal of Democracy, Yascha Mounk. 

Un certain cynisme envers les procédures de la démocratie

Voyez comme les grands esprits se rencontrent. L’un des cinq articles publiés dans le numéro numéro 35 de la revue Phébé, la revue hebdomadaire des idées hébergée par Le Point, qui sort aujourd’hui, est précisément consacré à cet auteur et à ce sujet. Il est signé Cécile Philippe et titré « Et si la démocratie s’effondrait ». Je profite de l’occasion pour dire tout le bien que je pense de Phébé, très utile instrument de veille intellectuelle, tourné vers l’international, curieux de tout et sans partis pris. Mériterait juste d’être mieux connu. Et sans doute aussi, d’être un peu plus abordable sur le plan financier. La vie des idées à l’international ne saurait être réservée aux PDGs cherchant à comprendre d’où souffle le vent… ou aux journalistes privilégiés dans mon genre, qui le reçoivent gratuitement.

Pour en revenir à Yascha Mounk, Cécile Philippe relève avec inquiétude – je cite – " _la montée en puissance d’un certain cynisme à l’égard de la démocratie en tant que système politique, doutes quant à la capacité des citoyens à influencer les politiques publiques ; et enfin, plus grand crédit accordé aux alternatives autoritaires._"

L'aspiration montante envers un régime d'experts n'ayant pas de comptes à rendre au Parlement. 

Les études d’opinion analysées par Yascha Mounk et le spécialiste des sondages Roberto Stefan Foa montrent, en effet, une baisse constante d’adhésion à la démocratie, frappante surtout chez les jeunes générations. Je le disais hier, la proportion de jeunes Américains favorables à un gouvernement d’experts n’ayant que peu de comptes à rendre, voire, à un « leader fort qui ne se préoccupe pas du Parlement ni des élections » atteint, des niveaux préoccupants. C’est moins vrai en Europe, de manière générale. Mais on trouve tout de même des pays comme l’Espagne ou l’Italie, où 49 % des sondés jugeraient comme « une bonne chose » « un gouvernement d’experts non élus, décidant en fonction de ce qu’ils jugent le mieux pour le pays ». En France, ils seraient encore 44 % à partager cet avis. 66 % en Russie. 

A la question, « un régime où un leader fort pourrait prendre des décisions majeures sans interférence du Parlement ou des Cours constitutionnelles vous paraît-il une bonne ou une mauvaise chose ? »  22 % des Américains répondent oui, de même que 29 % des Italiens, et 26 % des Britanniques. Mais seulement 12 % des Français et 6 % des Allemands. Les Russes sont 48 % (contre 43 %) à préférer un pouvoir fort de ce type. D’où Poutine ! 17 % des jeunes, en Europe de l’Ouest, soutiendraient volontiers un régime autoritaire, y compris – tenez-vous bien – une dictature militaire.

Ce sont les chiffres globaux. Mais il faut affiner ces résultats en fonction de critères d’âge ou de revenus. Mounk et Foa notent qu’en Europe, l’éloignement envers la démocratie augmente, en fonction d’un double critère d’âge et de fortune. Ce sont les jeunes diplômés qui sont le plus éloignés de la démocratie. Contre-inductif. Ce ne sont pas les laissés-pour-compte de la mondialisation, prompts à adhérer aux thèses populistes, qui ont pris ces derniers temps leurs distances avec la démocratie, mais la jeune élite. La raison invoquée par les auteurs : ces jeunes privilégiés considèrent avant tout le caractère redistributif de la démocratie. 

Les jeunes élites sont libérales parce qu'elles ne voient pas de solutions aux problèmes globaux au niveau des Etats-nations. 

Mais il y a une autre piste à explorer. Les jeunes élites sont sans doute plus libérales que démocrates parce que leurs membres sont spontanément mondialistes. Fortement conscients que les grands problèmes de notre temps – le climat, les migrations, les relations commerciales, la régulation de la finance – ne sont plus à la mesure des Etats-nations, ils ont tendance à faire davantage confiance aux experts internationaux – qui leur ressemblent – plutôt qu’aux peuples, censés moins avertis des vrais problèmes.

Ce qui rejoint l’analyse que Yascha Mounk, dans son dernier livre, titré The people versus Democracy. On a pris conscience depuis un certain temps, explique Mounk, des menaces que faisaient peser le populisme sur la démocratie libérale : celui de la démocratie illibérale. Celle-ci se caractérise par une forme de régime autoritaire, un faible respect pour l’Etat de droit et de celui des minorités. Mais on a été trop peu attentif au risque inverse, celui qui consiste à à privilégier, cette fois « le libéral » au détriment de « la démocratie ». 

Dans cette configuration politique, les dirigeants se trouvent dessaisis d’un très grand nombre des outils traditionnellement associés à la souveraineté, alors même qu’ils ont des comptes à rendre au peuple qui les a élus pour une certaine politique. Toute une « panoplie de restrictions – je cite le commentaire que vient de publier Dani Rodrik – limitent le champ des politiques qu’ils peuvent appliquer. Lorsque ce ne sont pas les institutions bureaucratiques, les régulateurs autonomes ou les tribunaux indépendants qui fixent les politiques, ce sont les règles de l’économie globale qui s’en chargent. (…) C’est sans doute l’Union européenne, poursuit Dani Rodrik, qui illustre le mieux cette tendance. » Et de citer « les politiques déléguées à des organes technocratiques tels que la Commission, la Banque centrale européenne, ou encore sa Cour de Justice. Les décisions sont prises à distance considérable du public. » 

Les frustrations que provoquent, chez les peuples, le sentiment d’avoir été dessaisis de leur pouvoir de dicter à leurs représentants les politiques qui ont la faveur de la majorité contribuent à provoquer le backclash populiste

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