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En 1962, J.F. Kennedy s'entretient avec Eleanor Fawn Smooth et Calvin McGhee, représentants de deux tribus indiennes. 60 ans après, la crise de la démocratie appelle-t-elle à s'inspirer d'exemples de gouvernance développés par les peuples premiers ?

Ecouter les Hurons ? Quand l'histoire globale invite à décentrer le regard pour soigner nos démocraties

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S'inspirer des réformes antiques de Clisthène ou des usages communautaires des Indiens Hurons ou Iroquois pour réformer nos démocraties ? C'est le conseil décapant que donne l'historien américain David Stasavage, qui affirme que l'histoire globale peut nous aider à penser les crises contemporaines.

En 1962, J.F. Kennedy s'entretient avec Eleanor Fawn Smooth et Calvin McGhee, représentants de deux tribus indiennes. 60 ans après, la crise de la démocratie appelle-t-elle à s'inspirer d'exemples de gouvernance développés par les peuples premiers ?
En 1962, J.F. Kennedy s'entretient avec Eleanor Fawn Smooth et Calvin McGhee, représentants de deux tribus indiennes. 60 ans après, la crise de la démocratie appelle-t-elle à s'inspirer d'exemples de gouvernance développés par les peuples premiers ? Crédits : Bettmann - Getty

Alors que tant d'essais récents nous mettent en garde contre l’érosion des valeurs démocratiques, la montée, à travers le monde de l’illibéralisme et même de l’autoritarisme, l'historien américain David Stasavage nous engage au contraire à méditer sur les exemples de redressement spectaculaire qu’ont connus les démocraties dans le passé. Ce chercheur, également politiste, vient de publier The Decline and Rise of Democracy (sous titré Une histoire mondiale. De l’Antiquité à nos jours). Et le choix de faire figurer les mots dans cet ordre-là - déclin et essor, et non l’inverse - n'est qu'une façon de signaler à quel point ce partisan d'une histoire globale est optimiste...

A rebours de quelques mythes sur notre système politique

David Stasavage commence par nous avertir qu’il nous faut nous déprendre d’un mythe. Celui de la démocratie comme un flambeau qu’on se repasserait depuis Athènes au Ve siècle avant notre ère, en passant par Philadelphie 1776, puis Paris 1789, jusqu’aux démocraties modernes comme l’Inde contemporaine. Car des systèmes politiques où les gens choisissent leurs dirigeants et contrôlent leur action, il y en a eu dans bien des lieux dans l'histoire humaine. 

Ainsi, chez les Hurons et les Iroquois d’Amérique du Nord, les grandes décisions étaient prises collectivement, lors de conseils. Mais il existait de tels systèmes de gouvernance aussi dans les anciennes sociétés mésopotamiennes, en Inde, ou encore en Afrique précoloniale. Alors, certes, ce n’étaient pas exactement des démocraties, car toutes les personnes adultes n’y avaient pas accès. Dans l’Athènes de Périclès non plus : les femmes et les esclaves n’avaient pas voix au chapitre. Mais c’étaient des systèmes qui présentaient trois traits caractéristiques. Ils concernaient des populations de taille réduite. Les dirigeants avaient besoin de connaissances répandues dans le peuple et dont eux-mêmes n’avaient pas le monopole. Les membres de ces collectivités avaient l’autorisation et la possibilité matérielle de la quitter s’ils avaient le sentiment d’être mal traités. 

Les empires, au contraire, s’étendent toujours sur de vastes étendues de territoire et renferment de nombreuses populations. Ce sont des autocraties, comme la Chine impériale, en particulier celle des Shang et des Zhou. Là, pas d’assemblée du peuple, mais des bureaucraties, détentrices de compétences, au service de l’empereur. Dans nos démocraties contemporaines, on a affaire à des populations très nombreuses. Mais le rôle des citoyens est limité : ils votent pour choisir leurs dirigeants aux dates prévues. Remarque : le niveau de confiance envers ces dirigeants est inversement proportionnel à la taille des Etats. Il est élevé dans des petits pays, comme l’Islande ou la Suisse, il est faible dans de grands pays, comme les Etats-Unis. D’où la nécessité de décentraliser autant que possible la décision politique, d’appliquer le principe de subsidiarité, défendu par Yuval Levin. 

Polarisation de l'opinion : les leçons de Clisthène

Nous avons un problème de polarisation de l’opinion publique. Et Stasavage observe que, de nos jours, elle oppose moins des classes sociales entre elles que des gens vivant dans des zones géographiques différentes. Aux Etats-Unis, où cette polarisation a été exacerbée par Trump, elle oppose les grandes métropoles des deux côtes, qui votent Démocrate, au pays profond des petites villes du Middle West et les comtés ruraux, qui votent Républicain. Idem en Turquie, avec l’opposition entre les grandes villes et l’Est anatolien, conservateur. Nous devrions nous inspirer des réformes introduites par Clisthène en Attique au VIe siècle avant Jésus-Christ. Il a remplacé un système politique, basé sur quatre tribus géographiquement situées, par un autre, à dix tribus, en veillant à ce qu’aucune ne dispose d’un territoire d’un seul tenant. Des chefs de familles de provenance et de cultures différentes furent ainsi amenés à coopérer, habitants des villes, des zones côtières et des zones rurales. 

Conflits intercommunautaires : l'enseignement iroquois

Les Hurons et les Iroquois d’Amérique étaient aussi organisés en tribus et celles-ci disposaient de territoires délimités. Maisle système des clans, qui se surajoutait à celui des tribus était justement destiné à relier les gens à d’autres habitant dans d’autres villages et appartenant à d'autres tribus que les leurs. Un sage manière d’éviter les conflits territoriaux. Puisque nos sociétés deviennent elles-mêmes de plus en plus tribales, prenons des leçons de ces sociétés qui ont su gérer les risques de conflits inter-communautaires. Il faut recréer du lien politique entre des gens vivant à l’écart les uns des autres et ayant des systèmes de croyance très différents. 

Enfin, l’absence d’une bureaucratie d’Etat consolida les démocraties antiques. Car leurs dirigeants étaient contraints de s’appuyer sur les compétences des citoyens et ils étaient contraints de convaincre leurs peuples de la justesse de leurs décisions. Nos démocraties, au contraire, ont développé des appareils bureaucratiques de plus en plus volumineux et coûteux. Comment se protéger de leur tendance à contrôler tous les aspects de notre vie ? On pourrait imaginer des solutions radicales, comme refuser au gouvernement de disposer d’une armée régulière ou d’une administration fiscale. Car la tendance du pouvoir central est d’extraire toujours davantage de taxes et d’impôts à son propre profit. Or, plus il s’enrichit plus il dispose de nouveaux moyens de pression sur les citoyens. Ce n’est guère propice à l’exercice de la démocratie. Enfin, l’expérience Trump devrait servir d’avertissement. Aucune démocratie n’est à l’abri du risque que lui fait courir "un extrémiste charismatique et une illégalité bureaucratique".

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