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Mark Lilla : Pourquoi la gauche américaine a raté le coche en 2016 ?

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Parce qu'elle a promis reconnaissance et droits particuliers à des communautés, organisées sur la base d'appartenance de genre et de race. Au lieu de s'adresser aux citoyens, en leur offrant des droits sociaux nouveaux en échange de devoirs envers leur nation.

Je vous parlais hier, du livre de Mark Lilla, La gauche identitaire. L’Amérique en miettes. 

C’est l’un des plus éclairants qu’on ait pu lire cette année sur les causes du tsunami que Donald Trump, après avoir provoqué aux Etats-Unis, est en train de propager au monde entier. Sous forme de guerre commerciale, souvent prélude aux guerres tout court. Sous forme de cette vague populiste qui semble balayer nos fragiles démocraties. 

Mark Lilla pense l’histoire de son pays en termes de grands cycles historiques. Selon lui, il y a eu l’ère Roosevelt ; elle a duré de 1933, date de l’élection de ce grand président démocrate jusqu’à la fin des années 1970. Ce qui l’a suivi, c’est l’ère Reagan, entamée en 1980, mais qui vient de se terminer. « Une ère politique est difficile à définir, et même à percevoir tant qu’elle n’a pas pris fin, révélant soudain le fossé séparant rhétorique et réalité », écrit Lilla. Ce qui caractérise une période politique de cette durée, c’est la coïncidence entre une idéologie d’ensemble et une série de politiques concrètes. A la fin de chacune de ces ères politiques, la vision du monde qui l’avait fondée s’effrite. Les politiques qui exercent encore le pouvoir semblent assis sur du vide. Pendant ce temps, des intellectuels sont en train d’élaborer la grande vision suivante. 

C’est ainsi que durant l’administration Jimmy Carter, les think tanks conservateurs élaboraient la vision reaganienne du monde. C’est celle qui a dominé, malgré les présidences démocrates de Bill Clinton et de Barack Obama, jusqu’à tout récemment. De quoi était-elle faite ? D’une solide confiance en soi des Américains, sûrs de leur élection, de leur mission, de leur supériorité, d’une part ; d’une valorisation également hyper-optimiste de l’individu, de ses capacités à faire son chemin, en profitant des fameuses « opportunités » offertes par les Etats-Unis à tous ceux qui sont désireux de mouiller leurs chemises pour s’enrichir…

Cette idéologie est entrée en crise en 2008. Les Américains ont vu disparaître les emplois peu qualifiés ; les classes moyennes sont guettées par le déclin et même par la pauvreté. La majorité pense que ses enfants vivront moins bien qu’eux. C’eut été le moment idéal pour la gauche américaine de prendre sa revanche. En proposant un grand projet mobilisateur digne du New Deal de Roosevelt.

Pourquoi le parti Démocrate n’en a-t-il pas été capable ? Parce qu'il s'est perdu dans la politique des identités. 

Parce qu’en 2016, la gauche américaine était tombée dans le piège des politiques identitaires. Les Démocrates ont cru pouvoir reconstituer la « coalition arc-en-ciel », en fédérant toutes les minorités possibles, des Noirs aux homosexuels en passant par les Latinos. Ca n’a pas marché, parce que promettre la reconnaissance des torts subis dans le passé et la considération à chaque minorité ne constitue pas un horizon commun mobilisateur. 

Plus grave encore : délaisser la définition du bien commun au profit de la satisfaction des intérêts spécifiques de groupes particuliers a fait éclater la gauche. « _Dans une politique saine, les forces à l’œuvre sont centripète_s", écrit Lilla : elles fédèrent. Au contraire, dans la politique des identités, je cite : « les forces sont toutes centrifuges, favorisant les divisions en factions de plus en plus petites, chacune obsédée par une idée unique, dans une surenchère idéologique constantes. » Un grande politique doit s’appuyer sur la vision d’un avenir partagé. Sur la citoyenneté commune et non sur l’appartenance à une communauté qui valorise sa propre identité. 

Plus grave encore à ses yeux, la gauche américaine se trompe d’époque. A sa manière, elle demeure empêtrée dans son propre « reaganisme ». Je cite encore Mark Lilla : « La gauche américaine a délaissa la notion de bien commun pour se concentrer sur la différence. Une vision politique large a été remplacée par une pseudo-politique et une rhétorique typiquement américaine du moi sensible qui lutte pour être reconnu. Ce qui n’était pas si différent de la rhétorique antipolitique de Reagan d’un moi produisant et se battant pour son profit personnel. » 

La faute à qui ? Mark Lilla met en cause l’ancienne New Left des années 60 et son échec. Faute d’avoir pu soulever la classe ouvrière contre le capitalisme, ses animateurs ont décrété que "_le personnel est le politique_". Et ils ont troqué leur ancien marxisme pour une politique romantique, passionnée d’authenticité personnelle – culturelle, de genre ou ethnique. 

Ces révolutionnaires professionnels en panne de révolution sont retournés sur les campus où leur carrière avait commencé. Ils y sont devenus enseignants. Et ils ont formaté une génération entière d’étudiants désormais obsédés par la micro-culture de leur propre identité, incapables de dialoguer avec quiconque ne la partageant pas, doctrinaires, rigides et intransigeants comme les prêtres d’une nouvelle religion. Ils ont ainsi trahi la mission qui était celle de l’enseignement supérieur – la formation de soi par le contact avec une altérité exigeante. Et l’ambiance est morose. Un bon avertissement pour nous, en Europe…

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