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L'hystérisation du débat public engendre la polarisation politique

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Danger pour la démocratie !

« Les sociétés éclatent en tribus », chacune persuadée d’avoir infiniment raison, quand les autres ont infiniment tort.

Qu’est-il arrivé à nos démocraties, relativement consensuelles, où les majorités et les oppositions se considéraient mutuellement comme des partenaires et non pas comme des ennemis mortels ? Jennifer Lynn McCoy a conduit une étude portant sur onze pays, dont les Etats-Unis, mais aussi la Turquie, le Venezuela, la Hongrie et la Thaïlande… Des pays où l’on constate cette fameuse polarisation du débat politique. Des pays où, comme elle l’écrit, « les sociétés éclatent en tribus », chacune persuadée d’avoir infiniment raison, quand les autres ont infiniment tort. 

Partout, elle a trouvé les mêmes causes à cet état de fait, désastreux pour la démocratie. Et d’abord, des leaders qui diabolisent leurs adversaires, les décrivant non seulement comme corrompus et immoraux, mais comme des représentants d’intérêts étrangers à la nation, des "ennemis du vrai peuple" qu’eux seuls prétendent incarner et défendre. Ces politiciens démagogues se servent d’une rhétorique incendiaire et exploitent à leur propre profit les sentiments d’injustice, partout présents. Ils jettent de l’huile sur le feu dans le seul but de parvenir au pouvoir. 

Mais lorsqu’ils y parviennent, relève-t-elle, ils ont une fâcheuse tendance à s’y accrocher de façon non démocratique : face à des opposants décrits comme « une menace pour la nation », tous les moyens sont bons… Des soupçons pèsent sur Donald Trump à cet égard. Michael Cohen, l’ancien avocat du président américain qui vient d’entrer en prison, a jeté un froid devant la Commission du Congrès qui l’auditionnait en février, en déclarant : « si Trump perd les élections de 2020, le passage de pouvoir ne se passera pas tranquillement. »

Les deux grands partis américains ont cessé d'être idéologiquement hétérogènes.

Dans le cas des Etats-Unis, McCoy relève la montée de l’incompréhension entre les partisans des deux partis qui se partagent le pouvoir. En 2017, 70 % des électeurs républicains disaient qu’ils avaient une mauvaise image des démocrates et autant de démocrates ont une mauvaise image des républicains. Dans un sondage datant des années 90, ils n’étaient que 20 % dans ce cas. 

Tout ce que les Etats-Unis compte de politologues est entré dans le débat sur l’origine de cette fameuse polarisation. Bien peu savent reconnaître, comme Jennifer Lynn McCoy, que nous avons à faire à un phénomène général, pratiquement commun à toutes les démocraties. Mais aux Etats-Unis, il surprend davantage parce que le pays était habitué à ce que les deux grands partis ne soient pas idéologiquement homogènes. Sur cette base, les présidents étaient à même de bâtir, au Congrès, des majorités transpartisanes. C’est devenu extrêmement difficile.

Une leçon à méditer : C'est la fuite des modérés hors des deux grands partis qui a provoqué leur radicalisation. 

Dans la New York Review of Books daté d’hier, 9 mai, on trouve un article très intéressant à ce sujet, dans lequel Sean Wilentz, un professeur d’histoire américaine de Princeton, discute un essai récemment publié par un commentateur politique fameux, Michael Tomasky, If we can keep it : How the Republic collapsed. Deux idées principales ressortent de ce livre. 

La première, c’est que la vie politique américaine a toujours été marquée par des contrastes et des oppositions très marquées. Seule, la période 1945-1980 a été un moment de relatif consensus entre Démocrates et Républicains, à cause de la Guerre froide. Ce fut une parenthèse exceptionnelle. 

Pour Tomasky, même s’il s’en est servi pour parvenir au pouvoir la polarisation politique américaine est antérieure à Trump. Mais il l’a aggravée parce que c’est son moteur : cliver, hystériser les débats. Deuxième idée forte ? 

C’est la « polarisation intra-parti », qui a affecté tant les Républicains que les Démocrates. Les deux grands partis américains ont, en effet, longtemps été des coalitions relativement hétéroclites d’intérêts et d’idéologies diverses. Il rappelle que la Grande Coalition qui a porté Roosevelt au pouvoir comportait des syndicalistes, des libéraux du Nord, mais aussi des Démocrates du Sud partisans de la ségrégation raciale. Roosevelt lui-même avait envisagé en 1944, d’abandonner cet électorat raciste pour de tenter de séduire les libéraux républicains. Il a eu raison de n’en rien faire, selon Tomasky. Car cela aurait donné naissance au système qu’on observe aujourd’hui, trop idéologisé.

Pour lui, les modérés des deux partis les ont quittés durant la présidence Reagan. C’est le missing middle, le milieu manquant. Du coup, leurs dirigeants ont cessé de devoir nouer des coalitions en interne, avant de se lancer dans la course au pouvoir. 

Il reconnaît que, du côté républicain, Trump a aggravé les choses en débarquant ceux qu’il appelle les « squishy » ou « low-energy Republicans », les républicains mollassons, à basse énergie, personnifiés par Jeb Bush. Mais Tomasky a le tort, aux yeux de Wilentz, de renvoyer dos-à-dos, les deux partis. Pour ce dernier, le Parti républicain n’est plus qu’un parti minoritaire qui ne survit et ne prospère que grâce à de l’argent pas net. Aux Etats-Unis, les coupables d l’hystérie politique actuelle se trouvent tous du même côté : à droite

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