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La société américaine tend à se figer

58 min
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L'ancienne capacité à se renouveler par la mobilité sociale est minée par la complacency.

La nouvelle classe dominante américaine épouse les valeurs de la méritocratie. 

L’aspirational class ou « classe ambitieuse » dans la traduction française de Monique Dagnaud, est la classe dominante que secrète l’actuelle méritocratie. 

Dans les années 1980/90, les yuppies étaient une élite sur-mesure pour l’époque où la finance attirait la crème des diplômés. La valeur centrale des golden boys, c’était l’argent. L’étalon de mesure à partir duquel ils évaluaient toute chose.  Plus récemment, les bourgeois-bohêmes ont pu incarner ces « classes créatives », dont Richard Florida avait discerné l’ascension au début de ce siècle. La capacité d’innovation et la mobilité étaient les valeurs dont se targuaient ces classes créatives, employées dans la high tec, les médias, le design, les industries du divertissement. 

Notre actuelle classe ambitieuse, elle, ne jure que par le diplôme et l’acquisition permanente de savoirs. De toute sorte de savoirs. Aux Etats-Unis, c’est le doctorat d’une université prestigieuse qui atteste de l’appartenance à cette nouvelle élite. Et c’est le savoir, la curiosité intellectuelle qui fondent la légitimité dont se targue cette élite pour dominer la société. 

Yuppies et bobos étaient capables d’une certaine distance envers leur groupe d’appartenance. Ils n’ignoraient pas la mauvaise conscience. Parce qu’ils croient mériter leur position sociale par leurs efforts, et parce qu’ils se jugent moralement supérieurs au reste de la population, les membres de la classe ambitieuse sont contents d’eux-mêmes.

C’est la thèse que défend l’économiste Tyler Cowen, dans The Complacent Class, (La classe autosatisfaite) que l’on cite généralement en complément de celui de Elizabeth Currid-Halkett, The Sum of Small Things (La somme des petites choses), dont je parlais hier. Cowen estime que la société américaine, dont les évolutions précèdent si souvent les nôtres, a éclaté. La dynamique « moyennisatrice », cette convergence vers le centre, tant au niveau des revenus que des modes de vie, est terminée. 

Les classes moyennes, minées par le haut et par le bas, luttent contre le déclassement. 

Au sommet, des familles cosmopolites et hautement éduquées, forment la « classe ambitieuse ». Grande bénéficiaire du système, elle le trouve juste, puisque fondé sur les compétences et le savoir. Elle est donc favorable au statu quo. Ses membres se marient le plus souvent entre eux. Et les familles qu’ils fondent sont beaucoup plus stables que la moyenne. Comme ils investissent énormément dans l’éducation de leurs enfants, ceux-ci ont donc les meilleures chances de suivre les traces de leurs glorieux géniteurs. 

Ils aspirent à vivre entre eux, dans des environnements agréables et sûrs. Ils oublient vite leurs opinions progressistes face à la perspective de voir s’installer à proximité de leur résidence familiale un abri pour sans-logis ou une salle de shoot pour toxicomanes. C’est pourquoi on les surnomme NIMBYs – pour Not In My BackYard. Pas dans mon arrière-cour. Et Cowen se moque de leur tendance « BANANA », - pour Build Absolutely Nothing Annywhere Near Anything – ne construisez absolument rien à proximité de quoi que ce soit. D’où une rareté, qui entretient la hausse extravagante des loyers des quartiers résidentiels.

Ceux-ci sont devenus absolument inabordables aux anciennes classes moyennes. N’ayant pu accéder aux élites, elles se débattent pour éviter la dégringolade sociale, le déclassement. Mais face à la disparition des emplois moyennement qualifiés, à l’envolée des prix de l’éducation, des logements et de la santé, ses membres ne parviennent pas à maintenir leur position.

Tout en bas, ceux qui sont « enlisés », laissés-pour-compte. Les travailleurs pauvres, les sous-employés ou pas employés du tout. Une sous-classe marginalisée, dont les membres ont souvent fait de la prison, dans un pays où, ne l’oublions pas, 2 millions 200 mille personnes sont derrière les barreaux. 

Un même sentiment paralyse les classes sociales : l'auto-complaisance. 

Or, selon Tyler Cowen, un même sentiment émane de ces trois catégories : l’auto-complaisance. La complacency. Apitoiement sur soi, pour les uns, arrogance, pour les autres. Et c’est pourquoi, le pays est bloqué. On se souvient des fameuses observations deTocqueville dans De la démocratie en Amérique : « l’Américain embrasse une profession, et la quitte. Il se fixe dans un lieu dont il part  peu après pour aller porter ailleurs ses changeants désirs. (…) Il promène çà et là dans les vastes limites des Etats-Unis sa curiosité inquiète. (…) Indépendamment des biens qu’il possède, il en imagine à chaque instant mille autres que la mort l’empêchera de goûter, s’il ne se hâte. Cette pensée le remplit de trouble, de craintes et de regrets, et maintient son âme dans une sorte de trépidation incessante qui le porte à changer à tout moment de dessein et de lieu. » 

Hé bien, c’est fini. Jamais, la mobilité tant géographique que sociale n’a été aussi faible aux Etats-Unis. De peur de perdre ce qu’ils ont, les uns bougent peu, tandis que les autres sont bloqués par leur pauvreté. La ségrégation, fondée sur le niveau de revenu et d’éducation est au maximum. La ségrégation raciale est de retour. 

Les Etats-Unis sont prisonniers de ce que Tyler Cowen nomme une « matching culture ». Pour se sentir bien et en sécurité, les gens ont tendance à aller vers ceux qui leur ressemblent, qui partagent leurs goûts et leurs modes de vie. De leur côté, les nouveaux modes de consommation tendent à aggraver la stratification sociale. Les sites de streaming musical nous proposent la musique que nous aimons déjà. La pop culture, qui rassemblait les membres d’une même génération a fait place à des genres, liés au niveau culturel. Et la tendance des différentes classes à s’apparier avec une personne du même milieu tend à la reproduction sociale. Une société bloquée…

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