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La censure, l'éternelle ennemie de la création et de la liberté d'expression.

S’il fallait retirer des musées les œuvres des artistes ayant eu un comportement répréhensible...

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La passion épuratrice d'Hollywood contraste avec ce qu'on sait des moeurs de ce milieu.

La censure, l'éternelle ennemie de la création et de la liberté d'expression.
La censure, l'éternelle ennemie de la création et de la liberté d'expression. Crédits : LEEMAGE - AFP

Suite de l'affaire Woody Allen. Ridley Scott, contraint de remplacer Kevin Spacey par Christopher Plummer dans son dernier film.

Je rappelle que le critique cinéma du New York Times, Anthony Oliver Scott, appelle non seulement à boycotter les prochains films de Woody Allen, mais à tenter d’oublier les anciens.  

Pour quel motif ? Les accusations portées contre lui depuis plusieurs années par Dylan Farrow, la fille adoptive de son ex-compagne Mia Farrow. A présent, c’est à tous les acteurs et actrices ayant tourné sous la direction de Woody Allen qu’on demande des excuses, des rétractations et des promesses de ne plus travailler avec ce monstre. Il est devenu « toxique », selon le spécialiste en communication de crise pour people, Danny Deraney. Celui-ci conseille à ses clients de ne plus jamais travailler avec Allen. « Cela aurait des conséquences désastreuses pour vous et votre carrière », a-t-il publiquement averti. 

A vrai dire, en l’état actuel des choses, on ne sait même pas si le dernier film de Woody Allen, A Rainy Day in New York, sera terminé et montré au public. Tant son réalisateur est devenu un pestiféré. 

La chasse aux prédateurs sexuels, avérés ou pas, aura aussi coûté 10 millions de dollars aux producteurs du dernier Ridley Scott. Il a fallu, et c’est une première dans l’histoire du cinéma, remplacer l’acteur principal du film Tout l’argent du monde, après son tournage. Kevin Spacey, la vedette de House of Cards, qui jouait le rôle du milliardaire Paul Getty, est accusé d’agressions sexuelles par plusieurs jeunes acteurs. « On ne peut pas laisser les actes d’un seul ruiner le travail de tous, c’est aussi simple que ça », a déclaré Ridley Scott. La production redoutait que le public boycotte le film. Le réalisateur a donc décidé, de tourner à nouveau les 400 et quelques plans dans lesquels apparaissait l’acteur disgracié en le remplaçant par Christopher Plummer

On retiendra de cette affaire que la technologie numérique permet d’effacer un acteur et de le remplacer par un autre. Qui sait si, dans l’avenir, des révélations concernant les mœurs de l’un ou l’autre, ne nous vaudront pas une nouvelle version, numériquement expurgée, du coupable… 1984 et son « ministère de la Vérité » se rapprochent dangereusement.

L’Amérique, Hollywood, nous ont habitués aux chasses aux sorcières. Hier, avec le maccarthysme, c’étaient les professionnels soupçonnés de communisme… 

Mais comment ne pas trouver excessifs, ces interdits professionnels, prononcés par un milieu qui n’a jamais brillé, que l’on sache, par ses bonnes mœurs. Et comment concilier ce puritanisme épurateur avec le fait, par exemple, que l’adaptation de Cinquante nuances de Grey a rapporté un demi-milliard de dollars… De même , il y a quelque inconséquence à vouloir interdire les films de Woody Allen, au motif que leur réalisateur aurait – ou non – abusé de la fille adoptive de sa compagne de l’époque, tout en glorifiant des rappeurs dont les textes traitent les femmes comme des objets sexuels dans des termes inspirés par la plus odieuse pornographie.

L’essayiste néerlandais bien connu Ian Buruma n’est pas du tout d’accord avec Anthony Oliver Scott et le fait savoir par une intervention sur le site Project Syndicate. Il rapproche la censure dont est désormais victime Woody Allen de plusieurs autres demandes d’interdiction récentes d’œuvres d’art. Le peintre américain Chuck Close, paralysé et se déplaçant en fauteuil roulant, a été accusé de harcèlement sexuel par plusieurs de ses modèles. Du coup, la National Gallery of Art de Washington a reporté sine die l’exposition prévue de ses œuvres. 

Mais comme l’écrit Buruma, « _s’il fallait retirer des musées toutes les œuvres des artistes ayant eu un comportement répréhensible_, de grandes collections seraient rapidement réduites à peau de chagrin. Rembrandt a cruellement traité sa maîtresse. Picasso se conduisait de manière abominable avec ses épouses et le Caravage est coupable d’au moins un homicide… » Et quid de la littérature ? Poursuit Buruma. « Céline était un antisémite virulent. William Burroughs, ivre, a abattu sa femme d’une balle dans la tête. Norman Mailer a poignardé l’une de ses épouses avec un canif. » Les réalisateurs de cinéma ? Erich von Stroheim organisait des orgies. Chaplin aimait les très jeunes filles… va-t-il falloir organiser un grand autodafé de leurs œuvres ? 

Le grand art a rarement fait bon ménage avec les bonnes mœurs. Si l’on suit bien Buruma, tout artiste, en tant qu’homme, doit rendre compte de ses faits et gestes devant la justice et devant l’opinion publique - comme n’importe lequel d’entre nous. Mais des comportements jugés répréhensibles à un moment donné ne devraient pas entraîner la condamnation, et encore moins la censure de leurs œuvres. 

En outre, argumente Buruma, un « écrivain, un réalisateur ou un peintre qui se conduit mal envers ses épouses ou amantes peut fort bien, par ailleurs, produire des œuvres qui subliment les femmes et exaltent leur rôle dans la société. Aussi, « pour juger la dimension morale d’une œuvre, c’est bien celle-ci qu’il faut juger et non les comportements de son créateur. » 

Enfin, on fera observer que dans des années pas si lointaines, le canon esthétique dominant encourageait la transgression. Enfreindre les tabous, narguer la « morale bourgeoise », faire reculer les limites de l’acceptable passaient pour des gestes positifs, progressistes… Comment en sommes-nous arrivés à prôner une nouvelle version de l’édification des masses par l'art ? Comment les idéologies émancipatrices des années soixante et soixante-dix ont-elles enfanté leur contraire – la passion d’interdire et de censurer ? 

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