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Quillette, le site intellectuel conservateur du moment ?

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Ce n'est pas à la gauche en tant que telle que s'attaque Quillette, mais à cette New Left déconstructiviste, qui a rompu avec le rationalisme hérité des Lumières.

Créatrice de Quillette, une essayiste canadienne de 33 ans est en train de faire un malheur dans le monde intellectuel anglo-saxon. 

Claire Lehmann, c’est son nom, est la fondatrice et l’animatrice du site dont tout le monde parle, Quillette. Pour les uns, Quillette est l’ultime rempart du rationalisme et de l’esprit des Lumières dans un monde universitaire en pleine dérive idéologique. Pour la féministe libertarienne Christina Hoff Summers, c’est – je cite « un îlot de raison dans un océan de folie ». Le psychologue Steven Pinker, qui y publie des articles parle de « l’un des web magazines les plus originaux et les plus stimulants ». Mais pour d’autres, c’est la nouvelle trouvaille de conservateurs qui se dissimulent derrière un pseudo-combat pour la liberté d’expression. Un lieu de convergence numérique d’intellectuels de droite qui avancent masqués. Mais ce qui énerve surtout, chez Quillette, c’est cette façon de s’emparer des procédés rhétoriques de la culture du grief, des grievances studies, dont ils accusent la gauche universitaire de s’être entichée.

Quillette dénonce, en effet, en permanence les ravages que le politiquement correct fait subir aux départements de sciences humaines des universités. Le site a donné un large écho aux fameux hoaxes des trois compères, Helen Pluckrose, James Lindsay et Peter Boghossian, dont il est proche. Vous savez, les auteurs d’articles complètement bidons, mais adoptant tous les poncifs des gender studies, queer studies, critical race studies et autres fat studies. Ils sont parvenus à faire publier dans des revues réputées savantes de pseudo-études sur des sujets aussi farfelus que je cite « Réactions humaines à la culture du viol et performativité queer au sein des parcs à chiens de Portland, Oregon ». Ailleurs, ils ont publié un article dénonçant « le caractère intrinsèquement dangereux de l’Intelligence artificielle, programmée à partir de data masculinistes, impérialistes et rationalistes. » Ou encore un article, entièrement composé de citations de Mein Kampf, où les articles « juif » avaient été simplement remplacés par « blanc »...

Quillette, fondé en 2015, compte plus de 150 00 abonnés sur Twitter. Pas mal pour un site qui ne publie que des articles relativement savants, toujours impeccablement écrits par des universitaires compétents dans leur domaine. Claire Lehmann a su créer l’évènement. La preuve, The Chronicle of Higher Education, la référence en matière d’éducation supérieure, vient de lui consacrer un article.  Preuve que le site est devenu une puissance intellectuelle. 

« Si vous publiez sur Quillette, nous vous voyons, putain, on vous regarde ! »

Une autre : certains universitaires menacent ceux de leurs collègues qui y collaborent. Ainsi, Katia Thieme sur Twitter : « Si vous publiez sur Quillette, nous vous voyons, putain, on vous regarde ». Un professeur de philosophie de l’Université du Nouveau Mexique, Geoffrey Miller, a rétorqué : « Votre Panoptikon fonctionne dans les deux sens. Nous aussi, nous vous voyons. »

Ce qu’attaque Quillette, ce n’est pas la pensée de gauche, c’est cette tendance de la pensée de gauche qui a rompu avec l’universalisme des Lumières et le rationalisme pour se mettre à la remorque des politiques de l’identité. Ce qu’un universitaire, Galen Watts, appelle la « New Left ». « Nous sommes, nous aussi, des gens de gauche, engagés, qui défendons le multiculturalisme et la justice sociale », écrit-il dans un article récemment mis en ligne sur Areo. Mais nous privilégions la discussion argumentée à l’invective. Nous pensons pouvoir convaincre les indécis de bonne foi avec des arguments. Et face aux conservateurs endurcis, nous acceptons le dialogue et refusons le recours aux attaques ad hominem et à la calomnie. 

Et Galen Watts articule sa propre version de la gauche intellectuelle en quatre points. 

Un) La prise de distance ironique à laquelle recourt trop souvent la New Left fait le jeu des conservateurs. Car ils ont pu s’emparer des thèmes de la Raison et du Progrès. Deux) Mais cette ironie de principe et systématique s’explique par des raisons de fond plus que de forme : elle est en phase avec le relativisme de ces déconstructivistes. En outre, elle se conjugue avec l’illusion de se croire moralement supérieure. Obsédée de radicalisme critique, la Nouvelle Gauche juge, corrige, réprimande les uns et les autres, comme si chacun lui avait reconnu la légitimité pour ce faire. Ce n’est pas le cas. Mais son intolérance la rend très impopulaire. 

Trois) Il faut apprendre de ceux que nous désapprouvons. Spécialement dans l’époque que nous traversons, marquée par une intense polarisation politique. Pas seulement pour des raisons intellectuelles, mais aussi politiques : " pour survivre, une société démocratique et pluraliste requiert un certain degré de compréhension tout le long de l’axe des positions intellectuelles et donc un effort pour comprendre les positions de l’adversaire. "

" Actuellement, le Politiquement correct est devenu extrêmement impopulaire et malheureusement, on y associe la gauche tout entière" , se plaint l’auteur. La gauche ne peut pas se contenter de lancer des anathèmes, en refusant de débattre. Il faut passer d’une culture de la dénonciation à une politique de l’engagement. Adresse : Quillette.com

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