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Mais après tout, pourquoi commémorer la faillite de Lehman Brothers ?

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Rien n'est vraiment réglé.

Les milliards injectés dans les banques n'ont servi qu'à doper le marché des actions.

Oui, Richard Kozul-Wright, un des principaux économistes des Nations-Unies revient, lui aussi, sur la faillite de Lehman Brothers et ce qui s’est en est suivi : une méfiance généralisée dans le secteur financier et un gel du crédit interbancaire, qui ont auraient pu provoquer une faillite mondiale. « Rétrospectivement, la complaisance dont on a fait preuve face au déroulement de la crise a été déraisonnable, écrit-il. » Car les banques ont été renflouées par des quantités énormes d’argent public dont une partie a été détourné par leurs dirigeants à leur propre profit.

On nous dit aujourd’hui que le secteur est plus sain, plus simple, contrôlé. En réalité, le shadow banking, la finance de l’ombre a pris le relai. Et son poids est démesuré. Kozul-Wright estime ce secteur, tenez-vous bien, à 160 mille milliards de dollars, soit deux fois la taille de l’économie mondiale. Quant aux milliers de milliards injectés dans l’économie par les Banques centrales, elles ont alimenté des hausses extravagantes sur un marché boursier, dopé par les fusions-acquisitions et les rachats d’actions propres. Cependant que l’économie réelle – je cite – bafouille.

Les décideurs politiques, surtout aux Etats-Unis, veulent se persuader que cette euphorie boursière, en se répercutant sur le moral des ménages, va les pousser à consommer davantage. Ils se trompent : les Américains réalisent que cette valorisation ne bénéficie qu’à une petite minorité. D’où le risque d’une perte de confiance dans le système. 

Idem dans un grand nombre de pays émergents : les Bourses flambent, tandis que les salaires stagnent. D’ailleurs, parmi les émergents, il n’y a que la Chine et l’Inde qui émergent vraiment. Les autres connaissent de sérieuses difficultés économiques. Et pour eux, le pire est à venir : car les capitaux investis chez eux risquent de fuir vers les Etats-Unis, le jour où la FED remontera ses taux d’intérêt. Acheter des Bons du Trésor apparaîtra plus sûr… 

Le problème de fond, poursuit Kozul-Wright n’est pas que la croissance est tiède, mais qu’elle repose sur une montagne de dettes. Le volume de la dette mondiale a doublé en une décennie. Elle représente 3 années de PIB mondial. Et la part des émergents dans cette énorme bulle est passé de 7 à 26 % en dix ans. 

Mais après tout, faut-il commémorer ce dixième anniversaire de la crise ?

C’est ce qu’écrit Harold James, historien à Princeton : « Cette année, nous avons célébré le 50° anniversaire de l’écrasement du Printemps de Prague par l’Armée Rouge, le 100° anniversaire de la fin de la Première Guerre Mondiale et le 200° anniversaire de la naissance de Karl Marx. Alors, faut-il vraiment se soucier du 10° anniversaire de la faillite de Lehman Brothers ? » 

Sur le déroulement de la crise, poursuit Harold James, sont entrés en concurrence trois grands récits. 

Le premier était basé sur les idées émises par Charles Kindleberger dans son livre de 1978, Manias, panics and crashes, traduit en français sous le titre « Histoire mondiale de la spéculation financière ». C’est le narratif qui mettait en garde contre le « fondamentalisme de marché. » 

Le deuxième affirme que les décideurs politiques, avertis par le précédent de 1929, ont su mettre en œuvre les procédures qui ont permis d’empêcher la contagion. Ils ont simplement remplacé les dettes privées, dont une partie importante était devenue douteuse, par de la dette publique. Il suffisait d’y penser. Tout roule à présent.

Le troisième ne partage ni le pessimisme du premier, ni l’optimisme du deuxième. Et c’est celui auquel Harold James lui-même adhère. La cause de la crise n’était pas l’irrégularité des marchés financiers, mais leur opacité. Pour donner un exemple, Lehman Brothers elle-même abritait en réalité 7 000 entités distinctes, opérant dans une quarantaine de pays. Ensuite, il y a eu la tendance des banques de se débarrasser d’un certain nombre des produits financiers qu’elles avaient créés, avant qu’ils ne deviennent toxiques. 

Plus généralement, la volatilité générale, le court-termisme, l’enfermement des acteurs dans des bulles cognitives, tout cela s’origine dans ce qu’a produit la récente révolution du smartphone. « Il ne faut donc pas s’étonner que cela produise une culture de la diabolisation, de l’agression, du harcèlement et de la manipulation. » Les nouveaux modes de pensée et de communiquer débouchent sur le même éthos commun à la technologie et la finance, qui peut s’énoncer ainsi : « détruisez la continuité, glorifiez la disruption »

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