LE DIRECT

Chine/USA : une rivalité stratégique doublée d'un choc entre deux cultures

5 min
À retrouver dans l'émission

Gare au chicken game !

Hier, j'ai commencé à explorer avec vous un livre qui paraît, ces jours-ci en français, Vers la guerre de Graham Allison. Sous-tire : L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide.

Faire sa place à une Chine, devenue hyper-puissance, dans l'ordre international.

Ce livre aurait pu aussi être titré : comment éviter que la montée en puissance de la Chine ne débouche sur une confrontation militaire ouverte avec les Etats-Unis. Car c’est bien dans ce but qu’il est écrit. C’est un avertissement lancé par un universitaire qui est aussi un ancien conseiller diplomatique américain aux dirigeants actuels de son pays. L’ordre mondial que notre pays a construit après la Seconde guerre mondiale, leur dit-il, l’a été alors que la Chine était un pays très pauvre et faible. Elle ne comptait guère sur la scène mondiale. 

Aujourd’hui, grâce à son développement spectaculaire, elle a probablement rattrapé les Etats-Unis, ou elle va le faire dans de très brefs délais. Il vous faut donc accepter, des ajustements qui satisfassent cette nouvelle puissance. Sinon, vous aurez la guerre. Comme au V° siècle avant Jésus-Christ, la puissante cité grecque de Sparte a dû affronter la riche et commerçante Athènes, dont l’émergence lui faisait peur.

Une rivalité stratégique doublée d'un choc entre deux cultures. 

Quoiqu’appartenant au même monde grec et parlant la même langue, Sparte et Athènes incarnaient deux visions du monde et de la politique inconciliables, ce qui n’a pas favorisé leur entente. Cette fois, avec la Chine et les Etats-Unis, on a affaire à des civilisations extraordinairement différentes. La rivalité se double d’un véritable choc des cultures que Graham Allison résume ainsi. 

Les Américains aiment la liberté individuelle et la démocratie. Et ils imaginent que le monde entier veut la liberté individuelle et la démocratie et ils se voient eux-mêmes comme « la puissance dominante bienveillante », missionnaire de la démocratie. Les Chinois ont pour règle la maxime de Confucius : « connais ta place dans le monde ». Ils cherchent l’harmonie et le consensus ; leur longue expérience historique leur a enseigné que, faute d’ordre, c’est le chaos qui s’installe. Ils adhèrent à l’idée d’une nécessaire hiérarchie, au sommet de laquelle trône le dirigeant chinois du moment. 

Les Américains considèrent le gouvernement comme un mal nécessaire, qu’il convient de diviser entre les pouvoirs pour protéger les libertés individuelles. Pour les Chinois, au contraire, le gouvernement est un bien nécessaire, qu’il faut aider à établir la concorde et la tranquillité publique. Car lorsque, dans leur histoire, il y eut un centre fort, leur pays a connu la prospérité. Et c’est pourquoi Xi Jinping, qui passerait pour un dictateur en Occident, parce qu’il a concentré tous les pouvoirs entre ses mains, est apprécié chez lui. Les dirigeants chinois, écrit Graham Allison, pratiquent un « autoritarisme à l’écoute ». 

La stratégie de la patience. 

Les Américains se considèrent comme un pays d’immigrants, ouvert aux talents et à la volonté de réussir. Pour être chinois, en revanche, il faut être né chinois. Et le gouvernement a une forte tendance à se considérer comme le chef de tous les Chinois, y compris de ceux qui vivent hors de Chine. 

Mais la différence principale entre les deux cultures – et les deux manières de pratiquer l’art de la diplomatie – tient à la perception du temps. La Chine se considère comme « un invariant sous le soleil : elle a toujours existé et existera toujours. » C’est pourquoi les Chinois « maîtrisent la stratégie de la patience _: tant que le temps joue pour eux, ils sont prêts à attendre qu’un problème se résolve de lui-mêm_e. » Je cite encore Graham Allison : « Là où la tradition occidentale prisait les affrontements décisifs et les exploits héroïques, l’idéal chinois insiste sur la subtilité, les mesures indirectes, et la patiente accumulation d’avantages relatifs. » 

Selon Graham Allison, la guerre, un conflit militaire est-il inévitable entre les Etats-Unis et la Chine ?

Non, pour les raisons qu’il expose : traditionnellement, les Chinois n’aiment pas les guerres. Ils préfèrent modifier lentement le paysage stratégique dans un sens qui leur soit favorable. Et Sun Tzu, le penseur chinois de la guerre, qui écrivait un siècle avant Thucydide, a recommandé de ne consentir à la bataille que lorsque tous les éléments sont devenus favorables. 

Mais selon Allison, il existe plusieurs situations dans lesquelles un événement fortuit, échappant à la prise des deux puissances rivales, pourrait entraîner une escalade dont personne ne peut prédire où elle pourrait s’arrêter. Car à mesure qu’ils continueraient d’escalader l’échelle des niveaux d’hostilité, chaque partenaire aurait du mal à évaluer le risque que l’autre franchisse un degré supplémentaire. 

Et pour décrire le jeu dangereux auquel recourent les navires de guerre chinois afin de chasser ceux des Américains dans l’espace maritime qu’ils entendent se réserver, Graham Allison invoque le jeu stupide du chicken game, populaire parmi les adolescents dans son pays dans les années cinquante. Deux conducteurs roulant la roue gauche sur la ligne centrale, foncent l’un vers l’autre à toute vitesse. Le premier qui fait une embardée vers la droite pour éviter la voiture de son adversaire a perdu : il est un « chicken », une poule mouillée. Des dizaines d’adolescents américains sont morts à ce jeu imbécile. Aucun des deux n’avait voulu perdre la face… 

Une leçon à méditer !

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......