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Les nazis : irrationalistes, certes, mais pas occultistes

5 min
À retrouver dans l'émission

Une polémique entre deux historiens anglo-saxons, départagés par un troisième.

Je vous le disais hier, il y a une moisson d’articles passionnants à récolter dans le numéro de décembre du magazine Books, celui du 10° anniversaire. Par où commencer ?

Ouvrons le ban avec une polémique entre deux historiens à propos d’un sujet intéressant. Jusqu’à quel point l’irrationalisme idéologique professé par les dirigeants nazis a-t-il basculé dans l’occultisme ? La révolution que prônaient les fascismes, toutes tendances confondues, a écrit George Mosse, dans son livre, Les racines intellectuelles du Troisième Reich, comportait une part de mysticisme. Mais dans quelle mesure croyaient-ils eux-mêmes aux mythes étranges qui se développèrent dans l’atmosphère trouble des années vingt et trente allemandes ?

On sait depuis longtemps le rôle qu’ont joué, à l’origine du national-socialisme, des cercles bizarroïdes, tels que la Société Thulé, à laquelle ont appartenu Rudolf Hess, Hans Frank, ou Alfred Rosenberg. Ces gens-là croyaient à l’existence d’une civilisation germanique très ancienne, mais disparue, dont certains initiés, auraient possédé les terribles secrets. D’autres croyaient en une cosmogonie glaciaire, selon laquelle la formation de la terre proviendrait de la projection d’énormes blocs de glace causée par une gigantesque explosion stellaire. 

On retrouve des échos de ces fumeuses extravagances dans les romans et nouvelles de Lovecraft. Mais c’est de la littérature fantastique. Et prendre le pouvoir dans l’un des pays les plus modernes du monde, ce qu’était l’Allemagne dans les années trente, paraît difficilement compatible avec ce genre de chimères. 

Il y a eu pas mal de livres, d’une rigueur intellectuelle discutable, pour faire rêver un public un peu crédule, avec des ces histoires de mystique nazie. Eric Kurlander, lui, passe pour un historien sérieux. Spécialiste de l’histoire allemande du XX° siècle, il avait déjà plusieurs ouvrages à son actif, et il a publié, l’an dernier, aux Presses universitaires de Yale, un ouvrage qui fait grand bruit, Hitler’s Monsters. A Supernatural History of the Third Reich. D’après lui, les dirigeants nazis croyaient aux sciences occultes, et Hitler lui-même pensait posséder une « intuition surnaturelle » qui en faisait le guide choisi par la Providence pour guider le peuple allemand. Durant la guerre, il finit par se convaincre que la victoire lui viendrait de forces militaires surnaturelles…

L’historien britannique Richard Evans, auteur d’une colossale biographie d’Adolf Hitler, n’a pas du tout apprécié ce livre. Et dans un long article, que le magazine Books publie en traduction, il réfute point par point les thèses de son confrère américain.

Certes, admet Evans, il y avait, dans l’idéologie nazie, une révolte contre le rationalisme des Lumières, un néo-romantisme, un mysticisme de la nature. Mais entre l’irrationalisme et la croyance aux loups-garous et aux vampires, il y a un monde.

Dans son ensemble, le peuple allemand était loin d’adhérer aux idées loufoques sur la présence cachée d’anciens dieux germaniques. D’abord parce qu’un tiers environ professait la religion catholique et que celle-ci est très hostile à ce genre de croyances païennes, où elle voit messes noires et compagnie. Ensuite, parce que le premier parti d’Allemagne, durant la République de Weimar, le SPD, était pétri de culture laïque et de rationalisme scientifique ; un tel soubassement intellectuel ne se disperse pas si vite.

Mais Evans emporte la conviction, lorsqu’il détaille les mesures prises par les nazis eux-mêmes pour combattre l’occultisme, les voyants et autres cartomanciens. Hitler consacra un discours majeur à l’occultisme et à la pseudo-religion païenne germanique. « _Le national-socialisme_, dit-il, est une doctrine réaliste, fondée sur le savoir scientifique le plus précis. (…) Nous n’avons aucune envie d’instiller chez le peuple un mysticisme qui outrepasserait le but et les objectifs de notre doctrine (…) Car le mouvement national-socialiste n’est pas un mouvement religieux. (…) Sa signification n’est pas celle d’un culte mystique. (…) La subversion du mouvement par ceux qui mènent une quête occulte de l’au-delà ne saurait être tolérée. » 

Et en 1941, des centaines de personnes furent arrêtées au motif de mener de telles quêtes dans le cadre de ce qu’on a appelé « les mesures Hess ». Reste que, parmi ce que les hitlériens appelaient _science_s, certaines n’avaient aucun caractère objectif. Le racisme, en premier lieu. Mais cela ne permet pas de voir dans le mouvement nazi une forme de vaste complot occultiste. 

Révolte contre la modernité, mais usage des technologies les plus modernes au service du pire. 

On pourra sans doute départager ces deux historiens grâce au livre d’un troisième. Jeffrey Herf, dont l’Echappée vient de publier la traduction sous le titre Le modernisme réactionnaire

Dans la Revue des Deux Mondes à paraître en décembre, Eryck de Rubercy écrit de ce livre : « Son auteur s’attaque à la thèse ordinairement répandue selon laquelle le nazisme aurait été fondamentalement contre la modernité, irrationaliste et cultivant l’esprit rustique du sol et du sang, tout en rejetant les acquis de la raison éclairée, idéal des Lumières. Et d’expliquer au contraire que le nazisme s’est nourri d’un courant idéologique qui entendait « réconcilier les idées antimodernistes, romantiques, irrationalistes, présentes dans le nationalisme allemand, avec la technologie moderne, qui est la manifestation la plus évidente de la rationalité instrumentale. » 

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