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Nouvelles menaces sur les démocraties

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Quand les règles du jeu sont truquées et les arbitres sur la touche, les autocrates sont assurés de leur réélection.

La mort des démocraties.  Comment les régimes de liberté finissent étouffés...

S’inspirant d’un ouvrage publié il y a quarante ans, par leur prédécesseur Juan Linz,  Steven Livitsky et Daniel Ziblat, ses auteurs, ont établi quatre catégories de signaux d’alerte qui permettent de voir venir de loin un de ces aspirants autocrates, qui menacent de miner la démocratie qui les a élus.  

On doit s’inquiéter, disent-ils, lorsqu’un politicien 1) rejette en actes ou en paroles les règles du jeu démocratique. Par exemple s’il refuse le verdict des urnes lorsque celui-ci ne lui est pas favorable ; ou s’il appelle à des manifestations, voire à des insurrections visant à renverser le gouvernement légal. 2) s’il dénie leur légitimité à ses opposants ; par exemple, s’il traite ses adversaires politiques de criminels, ou qu’il prétend qu’ils constituent une menace pour la sécurité nationale. 3) s’il tolère ou encourage la violence politique. 4) Si, une fois élu, il affiche une propension à limiter les libertés civiques de l’opposition et des médias. 

Ce qui est formidable dans ce livre, La mort des démocraties, c’est qu’il s’appuie sur l’analyse d’exemples concrets tous pris dans l’actualité récente : le Venezuela, le Pérou, la Turquie, avant de mettre en garde les Américains sur les risques que Donald Trump fait courir à la démocratie aux Etats-Unis même.

Subvertir les institutions de la démocratie, une fois qu’on s’est emparé du pouvoir par des élections régulières prend du temps, mais c’est à la portée de n’importe quel aspirant-dictateur. Contrairement à ce que l’on croit souvent, les institutions, aussi solides et prévoyantes qu’elles paraissent, ne garantissent nulle part le lent passage de la démocratie authentique à l’autocratie.

Ces nouveaux régimes, qu’on qualifie souvent de démocraties illibérales ou de démocratures, selon, en fonction du degré de corruption qu’ils ont infligé à la démocratie, se caractérisent par plusieurs traits caractéristiques. Et Levitsky et Ziblatt se servent d’une métaphore sportive. Au football, il y a des règles et des arbitres. Les autocrates en puissance corrompent les arbitres ou les chassent du terrain, ils mettent sur la touche les meilleurs joueurs de l’équipe adverse. A la fin, ils réécrivent carrément les règles du jeu en fonction des avantages dont dispose leur équipe. A lors, des matchs ont encore lieu, oui, mais complètement truqués. Les démocratures, de la même façon, feignent le plus souvent de se soumettre au suffrage des électeurs. Mais dans des élections où ils n'ont même plus besoin de bourrer les urnes. 

Qui sont les arbitres ? Les juges, les médias, la société civile organisée.

La justice, et en premier lieu, les cours constitutionnelles. Pour les autocrates, c’est une gêne, une entrave, qu’il s'agit de transformer en opportunité. Le gouvernement en prend le contrôle en refusant les dernières nominations, comme en Pologne, en augmentant le nombre des juges de la Cour constitutionnelle, ou en faisant voter des lois restreignant ses compétences. 

La justice est mise au pas par des nominations politiques. Et les juges sont alors utilisés pour persécuter les opposants. Le fisc est systématiquement mis sur la piste des hommes d’affaire qui osent appuyer les médias d’opposition. Poutine, un expert ! En juillet 2000, quelques mois après son accession au pouvoir, il réunit les 21 businessmen les plus riches du pays et leur tient ce langage : je n’ai rien contre vous et je vous laisserai continuer à vous enrichir à condition que vous ne vous mêliez pas de politique. Boris Berezovski était l’un d’entre eux. Propriétaire d’une chaîne de télévision, ORT, celle-ci se montra critique envers le gouvernement. L’oligarque fut accusé de fraude fiscale et arrêté. Il abandonna sa télévision à un proche de Poutine et put fuir à l’étranger. Même scénario pour le libéral Mikhaïl Khodorkovski, qui finançait le parti Iabloko. En prison en Sibérie pour des années. 

Erdogan a fait la même chose en Turquie, faisant fermer systématiquement les télévisions et les journaux qui le critiquaient. 

Autre moyen de truquer le match : la corruption des journalistes. Ceux qui se montrent favorables au régime reçoivent non seulement des pots-de-vin, mais des promotions, des médailles, des sinécures. Les autres écopent de contrôles fiscaux, d'embarras administratifs de toute sorte, quand ils ne se font pas tabasser ou tuer. 

« Une fois les principaux opposants, médias et acteurs économiques marginalisés ou achetés, l’opposition se dégonfle. Le pouvoir l’emporte sans avoir besoin d’enfreindre les règles. » écrivent Levitsky et Ziblatt. Mais on peut aller plus loin, comme l’a fait notamment le parti UMNO en Malaisie : redécouper les circonscriptions, de manière à obtenir des majorités courtes, mais suffisantes, dans la plupart d’entre elles. On en laisse à l’opposition un nombre limité, mais où elle est ultra-majoritaire. 

Orban en a fait de même en Hongrie. Ainsi s’explique qu’en 2014, son parti, le FIDESZ, qui était passé de 53  à 44 % des suffrages, put conserver les 2/3 de ses sièges au Parlement. Majorité qualifiée dont il a besoin, afin de réécrire la Constitution… Garder la main sur les règles du jeu, l’obsession des autocrates. 

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