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Campagne de "consultation" contre "l'ennemi du peuple", George Soros.

Des "séances de haine", dignes de "1984"

5 min
À retrouver dans l'émission

Mais pourquoi avoir choisi, justement, pour "ennemi du peuple", un financier juif ?

Campagne de "consultation" contre "l'ennemi du peuple", George Soros.
Campagne de "consultation" contre "l'ennemi du peuple", George Soros. Crédits : ATTILA KISBENEDEK / AFP - AFP

Une campagne de haine digne de "1984", orchestrée par le gouvernement d'Orban.

L'historienne et éditorialiste Anne Applebaum écrit : tous ceux qui portent un nom qui semble juif, comme c’est son cas, savent le niveau des insultes antisémites qui fleurissent contre eux sur les réseaux sociaux. Le remède est simple, dit-elle : il suffit de bloquer les auteurs de ces tweets. Mais le temps n’est-il pas venu, pour les gestionnaires de ces réseaux, d’interdire franchement de tels discours de haine ? On sait aussi, dit cette spécialiste de l’Europe centrale, l’usage que font certains politiciens populistes de cette région du monde. 

J’ai déjà mentionné l’incroyable campagne d’Etat, organisée par le chef du gouvernement hongrois contre le financier et philanthrope George Soros. Des questionnaires ont été envoyés à chaque foyer hongrois par le gouvernement dans le but proclamé de recueillir l’avis de la population sur l’intention prêtée à Soros de forcer le pays à accueillir des dizaines de milliers d’immigrants musulmans. Des affiches montrant Soros manipulant les leaders de l’opposition ont également fait leur apparition pendant la récente campagne électorale. Tout cela évoque les séances de haine contre Emmanuel Goldstein décrites par George Orwell dans 1984. On assiste vraiment à la mise en scène d’une espèce « d’ennemi du peuple ». Les régimes qui ont besoin de s’inventer un Diable ont forcément quelque chose à cacher. 

Mais j’ai trouvé dans la revue conservatrice National Review, qui n’est pas systématiquement hostile à tout ce que dit ou fait Orban, un témoignage recueilli sur place qui est terriblement révélateur. Son auteur, Michael Brendan Dougherty reproduit des extraits d’un discours prononcé par Orban lors des cérémonies commémorant l’indépendance de la Hongrie. La cible en est le fameux milliardaire juif d’origine hongroise, George Soros, l’ennemi public… Et voilà ce qu’en dit Orban : « Notre adversaire est différent de nous. Non pas simple, direct, clair, mais dissimulé, rusé, faux, retors. Il n’est pas national, mais international. Il ne croit pas au travail, mais spécule plutôt avec de l’argent. Il n’a pas de pays, parce qu’il a le sentiment que le monde entier est à lui. » 

Le retour du mythe du "spéculateur juif fourbe et anti-national".

Comme l’écrit Michael Brendan Dougherty, Orban est un homme intelligent. Il sait pertinemment à quel registre tout ce discours est puisé. La mythologie du spéculateur juif apatride et fourbe relève de l’antisémitisme le plus manifeste et le plus éculé. Orban n’est probablement pas antisémite lui-même : il a fait voter une loi criminalisant la négation de l’Holocauste ; il a déclaré que son pays avait commis « un péché » en abandonnant ses Juifs aux nazis en mai 1944. Et il s’est engagé dans le financement du film Le fils de Saül, quand les antisémites de son pays l’accusaient de véhiculer « de la propagande juive ». Mais pour galvaniser son électorat, il s’est inventé un « Emmanuel Goldstein » sur mesure. Et il ne l’a pas choisi par hasard. C’est un pari diablement risqué, car il réveille des instincts qui se sont révélés atrocement meurtriers, précisément, dans ce pays, la Hongrie, où ce sont des Hongrois, les Croix Fléchées, qui ont exterminé les Juifs survivant à Budapest en octobre 1944. 

Le correspondant du Monde à Varsovie, Jakub Iwaniuk, a publié la semaine dernière dans ce quotidien un reportage sur ce qu’il appelle « la libération de la parole antisémite » en Pologne. Il relate des réactions antisémites grossières de téléspectateurs, relayées par la chaîne nationale TVP. Les blagues vaseuses à propos de fours crématoires du satiriste Rafal Ziemkiewicz. Les pressions exercées par le ministre de la Culture sur le directeur du Musée de l’histoire des Juifs polonais, Polin. Le mois dernier, le pays commémorait ses propres « événements de 1968 » ; en Pologne, une révolte étudiante anti-soviétique a eu lieu en mars de cette année et la répression qui s’en est suivie a sévi essentiellement contre les "éléments cosmopolites", entendez les Juifs au sein du Parti communiste). cette commémoration est le prétexte à une intense bataille mémorielle. 

Et l’Union européenne, que fait-elle, face à cette résurgence de l'antisémitisme ?

Le Parlement européen a passé sa première résolution sur la lutte contre l’antisémitisme en juin de l’année dernière. Il précise vouloir s’attaquer au problème de manière large et intense. Tous les États membres dont invités à prendre les mesures nécessaires pour garantir la sécurité de leurs citoyens juifs. Mais le Parlement européen a adopté la définition de l’antisémitisme qui est celle de l’International Holocaust Remembrance Alliance, et celle-ci est contestée. Elle considère, en effet, comme antisémites un certain type d’attaques contre Israël en tant qu’Etat juif.  A la suite du vote de ce texte, une pétition a été mise en ligne par plusieurs personnalités de gauche dans les pages de Libération, pour s’inquiéter d’une restriction des possibilités de condamner – je cite - la politique de colonisation du gouvernement israélien ». (Libération, 4 juillet 2017). 

Distinguer critique de la politique des gouvernements d'Israël et haine compulsive et obsessionnelle d'un "Etat juif".

Il ne fait pas de doute qu’une certaine forme d’hystérie anti-israélienne, ciblant cet Etat d’une manière particulière en lui imposant le respect de normes politiques et morales qu’on se garde bien d’exiger de ses voisins, pourtant moins vulnérables, témoigne d’un double standard moral suspect. S’y engouffrent toutes sortes de gens qui savent que l’antisémitisme est moralement et juridiquement répréhensible. 

Comme on peut le lire sur le site de la Deutsche Welle, « au cours des années récentes, les antisémites d’extrême droite et d’extrême gauche en Europe ont été rejoints dans leur croyance par des musulmans. Quoique leur rhétorique soit expressément tournée contre Israël, elle tend à englober tous les Juifs, quel que soit le lieu où ils vivent. »

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