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Le mythe de l'isolationnisme britannique

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Londres a participé à la majorité des tentatives d'union européenne. Et n'a plus les moyens de se détourner de l'Europe.

Hier, j'ai évoqué un article, mis en ligne ces jours-ci sur le site bilingue La Vie des Idées, par l’historien Laurent Warlouzet. Cet article  jette une lumière nouvelle sur le Brexit et ses suites. Il est intitulé « L’anomalie Brexit » et il est sous-titré « Le siècle européen des Britanniques ». Il propose une autre interprétation du vote « Leave » que celle qui s’est imposée dans la doxa journalistique. Non, prétend son auteur, historien de l’Europe du XX° siècle et professeur à l'Université du Littoral-Côte d'Opale, on ne peut pas réduire le désir exprimé par une majorité des électeurs britanniques de quitter l’Union européenne à la « manipulation par l’extrême droite de groupes défavorisés ». 

Ou plutôt l’explication courante du Leave, par la montée mondiale du populisme n’est pas fausse. Mais elle est insuffisante. Pour comprendre cet événement, il faut sortir des idées toutes faites quant à un prétendu euroscepticisme atavique des Britanniques. Et surtout se dégager du prisme franco-allemand, à travers lequel nous avons l’habitude d’interpréter toute l’histoire récente des tentatives faites par les Européens pour enrayer leur déclin, en se rapprochant. 

En réalité, il y eut toujours des Britanniques parmi les promoteurs de l’unité européenne, mais on les oublie généralement quand on écrit l’histoire. Pour ce qui est de l’entre-deux-guerres, on cite toujours les mêmes : l’aristocrate austro-hongrois Coudenhove-Kalergi, le plan Briand d’union fédérale européenne, les Discours à la nation européenne de Julien Benda, l’Europe de la culture rêvé par l’Autrichien Stefan Zweig. On oublie, du coup, que le dernier chapitre du fameux essai de l’Anglais John Maynard Keynes, Les conséquences économiques de la paix, comportait un volet européen. 

Le célèbre économiste, qui avait assisté, catastrophé, aux négociations entre Alliés devant aboutir au Traité de Versailles, proposait – je cite - la création d’une « Union libre-échangiste sous les auspices de la Société des Nations, dont les membres s’engageraient à n’adopter aucun tarif protectionniste sur les produits des autres pays membres. » L’adhésion de l’Allemagne, de la Pologne et des nouveaux Etats créés en Europe centrale serait « obligatoire pour une période de 10 ans ». Keynes réclamait également l’annulation de toutes les dettes interalliées, au motif « qu’une nation débitrice n’aime pas son créancier ». Propositions plus limitées, mais combien plus réalistes que les grandioses projets de nature fédéraliste, caressés par Aristide Briand à la fin des années 1920.

Reste qu'après la Deuxième guerre mondiale, le Royaume-Uni manifestait peu de goût pour les projets fédéralistes européens…

C’est vrai. Laurent Warlouzet l’explique par deux facteurs importants. D’une part, il y a le souvenir d’avoir été, entre le 22 juin 1940 (signature de l’armistice par la France) et le 22 juin 1941 (invasion de l’Union soviétique), le seul pays à résister à l’empire hitlérien. Cet isolement héroïque a sans aucun doute renforcé le sentiment britannique d’insularité. 

Ensuite, l’empire britannique constituait alors « un monde à lui tout seul ». Néanmoins, comme le fait remarquer Laurent Warlouzet, les Britanniques ne se désintéressaient pas de l’Europe et Churchill, en particulier, poussa à la mise en place d’une « construction européenne concrète », même s’il ne souhaitait pas que son pays y participe.

En effet, comme l’écrit cet historien, le rapport des Britanniques à l’idée européenne a toujours été « utilitaire » et dépourvu d’idéalisme. Pragmatique et tourné prioritairement vers l’économie et les réalisations concrètes. Ainsi, ils participent à la création de l’Organisation européenne de coopération économique, en 1948. Quant au Conseil de l’Europe, c’est à Londres qu’il est créé, l’année suivante. Pas d’isolationnisme britannique, non. 

Mais, à la différence des Français et des Italiens, les Britanniques avaient une grande confiance en leur propre Etat. De ce fait, ils étaient peu disposés à participer à des institutions supranationales, dotées de pouvoirs propres. 

Les Britanniques, favorables à la logique intergouvernementale, mais défavorables à la méthode communautaire.

D’ailleurs, lorsqu’ils ont dû se résigner à demander leur admission à la Communauté économique européenne, à la suite de l’échec leur propre projet concurrent, celui de l’Association européenne de libre-échange, et qu’ils ont fini par l’obtenir en 1972, la CEE d’alors était régie par une logique intergouvernementale. C’est lorsque l’Union européenne est apparue comme relevant de la méthode communautaire, que l’opinion britannique y est devenue hostile. 

Un autre mythe à déconstruire selon Laurent Warlouzet, celui du condominium franco-allemand sur l’Europe et de la marginalité du Royaume-Uni. Et d’un le couple franco-allemand n’a connu le bonheur sans nuages qu’à deux reprises : entre 1976 et 1981, avec Helmut Schmidt et Giscard d’Estaing, puis entre 1983 et 1995, grâce à Kohl et Mitterrand. Et de deux, les Britanniques n’ont jamais souffert d’isolement au sein de l’UE. Il existe entre eux et l’Europe scandinave une « affinité » dûe, je cite encore Laurent Warlouzet à « une méfiance commune envers les institutions supranationales susceptibles de menacer la démocratie parlementaire nationale » ; ainsi qu’à la volonté de préserver leur propre modèle économique et social, jugé plus efficace que celui du reste de l’Europe.

Cet historien demeure optimiste sur les chances de voir la Grande-Bretagne trouver des moyens de maintenir un haut niveau de coopération concrète avec l’Union européenne. Même si ce pays cesse de participer aux institutions communautaires, « Londres n’a plus les moyens de se détourner de l’Europe », conclut-il. 

   Բj�m.

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