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Ce qui mine la mondialisation : une crise générale d'équilibre émotionnel

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Des facteurs psychologiques qu'on a déjà vus à l'oeuvre avant les deux guerres mondiales.

Les Etats-Unis s’attaquent à l’OMC en la minant de l'intérieur. Après avoir été les promoteurs de la mondialisation, sont-ils sur le point d’inverser le processus ?

La mondialisation a pris trois formes, selon Laurence Chandy et Brina Seidel de la Brookings Institution. Le commerce international, les investissements et autres flux de capitaux, et enfin les migrations de populations. 

Par leur taille, les Etats-Unis continuent à jouer dans ces trois domaines un rôle déterminant. S’ils ne sont plus les premiers exportateurs de la planète, ils détiennent le record du stock de capitaux étrangers, et ils ont recueilli 19 % du total des migrants du monde, alors qu’ils ne représentent que 4 % de la population mondiale. 

Mais ils sont moins intégrés que les deux autres grands blocs commerciaux, la Chine et l’Union européenne, au processus de la mondialisation, moins dépendants de sa poursuite. Est-ce assez pour les soupçonner de vouloir l’inverser ?

Réponse de Daniel Gros, directeur du Centre for European Policy Studies : si tournant il y a dans la politique américaine face à la mondialisation, cela tient moins à la personnalité et aux idées de Donald Trump qu’à la situation économique des Etats-Unis. Grâce à l’exploitation des pétroles et gaz de schistes, ils sont devenus auto-suffisants sur le plan énergétique. Ce qui est loin d’être le cas de la Chine et de l’Union européenne. Quoique leur balance commerciale demeure lourdement déficitaire, les Américains sont moins dépendants qu’autrefois des exportations de produits manufacturés. Pour autant Trump n’a aucun intérêt à lancer une guerre commerciale. Une hausse générale des tarifs douaniers pénaliserait quelques unes des plus grosses entreprises américaines. 

La Chine, futur leader du commerce mondial, n'entend pas se lier les mains par des normes internationales contraignantes.

Quant à la Chine, si elle ne cesse de proclamer son attachement au système et a même proposé de se substituer aux Américains pour en assurer la clef de voûte, à Davos, elle ne prend aucune mesure concrète pour le défendre. Parce que les Chinois, selon Daniel Gros, estiment qu’en l’espace d’une génération, c’est leur pays qui dominera le système des échanges internationaux, comme l’ont fait les Etats-Unis depuis la 2° Guerre Mondiale. Aussi n’ont-ils nulle envie de se lier les mains par avance. Le Parti communiste chinois a récemment resserré son contrôle sur l’économie du pays ; ce n’est pas pour, demain, accepter de se soumettre à un système de normes internationales… 

Deux de ses principaux acteurs étant décidés à s’affranchir de ses règles dès lors que celles-ci ne favorisent pas leurs intérêts, il faut donc s’attendre à une érosion de l’OMC. D’autant que l’Union européenne, elle, ne prendra pas le risque de dépenser son capital politique pour la défense d’un système multilatéral de régulation. 

L’OMC a été l’un des principaux protagonistes de la mondialisation. Le déclin de l’Organisation sonne-t-il le début de la démondialisation ?  

C’est la question que se pose Harold James, dans un article récent pour Project Syndicate. Ce professeur d’histoire à Princeton se livre à une analyse comparative des précédentes démondialisations pour proposer son pronostic sur la situation actuelle. Il relève que les deux guerres mondiales du XX° siècle ont été précédées par le même scénario : une exubérance financière entraînée par une libéralisation et une accélération des échanges, suivie par des crises financières ; celles-ci débouchant sur une fermeture défensive et un repli sur les valeurs nationales. Le krach de 1907 a précédé août 1914, comme la crise de 1929 a précédé septembre 1939. 

Et il en tire une loi politico-morale : les périodes d’exubérance irrationnelle provoquent en réalité une montée de l’angoisse : « le potentiel de peur augmente avec le niveau décelable de cupidité », écrit-il. Plus les gens s’enrichissent, plus ils ont peur de tout perdre. Cette angoisse provoque à son tour une méfiance envers les concurrents, les voisins, les étrangers. 

Elle peut, en effet, déclencher un processus de désintégration politique, comme on l’a observé lors de la fin des grands empires. Car ces crises « d’équilibre émotionnel », comme il les qualifie, et l’agitation sociale qu’elles provoquent, amènent au pouvoir un nouveau type de dirigeants, dépourvus d’expérience et imprudents – Donald Trump n’est pas nommé, vous remarquerez. Et ces dirigeants font généralement preuve d’agressivité envers les voisins. Ce qui ne manque pas de déclencher le « cercle vicieux des représailles et des escalades ». 

Je cite encore Harold James : « La peur et la suspicion se développent lorsque le processus de mondialisation vient éroder les valeurs fondamentales, les sources de sens et les modes de vie. » L’agitation sociale que connaissent actuellement plusieurs pays occidentaux, met en cause l’immigration et le commerce international. Une partie de la population accuse ces deux tendances à l’œuvre dans le monde d’aujourd’hui de détruire ses emplois. Mais c’est une crise de sens qu’affrontent ces pays. 

C’est pourquoi, prédit-il, la « lutte contre les racines émotionnelles de la démondialisation va exiger un énorme déploiement d’imagination sociale. La tâche qui nous attend ne consiste en rien de moins qu’à établir un nouveau sens universel de la dignité humaine ».

Conclusion : on ne saurait reconstruire un ordre international stable que sur la confiance mutuelle. Et c’est elle qui fait le plus défaut dans la période.

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