LE DIRECT
La sécurité du réseau

Négocier la sécurité d'Internet pour éviter son éclatement et sa balkanisation

5 min
À retrouver dans l'émission

Au nom de leur "souveraineté numérique", les Etats tendent à reprendre le contrôle, dans le cadre d'une montée vers la cyberguerre.

La sécurité du réseau
La sécurité du réseau Crédits : BEATA ZAWRZEL / NURPHOTO - AFP

La cyberattaque de la Corée du Nord contre Sony Pictures, en novembre 2014, a mis en lumière les difficultés qu’ont, à coordonner leur riposte, les sociétés privées et les Etats. Car Washington a jugé qu’elle ne visait pas une infrastructure critique et que, par conséquent,  cette attaque ne justifiait pas de riposte de niveau étatique. 

Alors faut-il laisser les sociétés privées s’équiper de moyens de représailles, sans prévenir personne ? Se faire justice en toute discrétion, afin de ne pas révéler les attaques qu’elles subissent ? Cette tentation existe parmi celles qui en ont les moyens. Mais plusieurs pays, dont la France, estiment que cette politique pourrait se révéler dangereuse. Il y a, en effet, un risque d’embrasement et d’anarchie. C’est pourquoi, ils défendent l’idée que c’est l’Etat à partir duquel est mené une cyberattaque qui doit en être tenu responsable et que les éventuelles contre-attaques sont de la compétence de l’Etat du pays hébergeant la société victime. Pas de privatisation de la cyberguerre !

Mais c’est prendre le risque inverse, celui de l’indécision et de la passivité. Et c’est précisément ce que reproche Susan Hennessey au gouvernement américain dans son article Deterring Cyberattacks, paru dans le dernier numéro de la revue Foreign Affairs. Aux yeux des gouvernants démocratiques, le seuil d’agression à partir duquel une contre-attaque serait justifiée est sans doute trop élevé. C’est pourquoi ils continuent à miser plutôt sur la négociation internationale pour fixer, à ce niveau, des normes, des codes de conduite acceptées. 

La tentation des Etats de renationaliser Internet, afin de se protéger des cyberattaques.

Oui, et on voit bien comment cette renationalisation rampante va dans le sens d’une revanche des souverainetés nationales sur un réseau conçu, lui, dans un esprit transnational et para-étatique. Dans un article paru sur le site TheCiberbrief, Levi Maxey s’inquiète de cette revanche de l’esprit souverainiste européen, digne du Traité de Westphalie, sur le réseau mondial. Et de citer Chris Inglis, l’ancien directeur adjoint de la NSA : « L’internet s’est révélé utile dans trois domaines, écrit ce dernier : la collaboration, _la compétition et le conflit_. La collaboration s’effectue mieux lorsqu’il n’y a pas de préconditions. Mais si vous préférez considérer l’internet sous l’angle de la compétition ou du conflit – là où savoir, c’est pouvoir -, alors vous voudrez exercer un certain degré de contrôle sur cette source d’information. Or la balkanisation est utile à ce contrôle. » 

Peut-être a-t-il à l’esprit les conséquences des révélations faites, en 2013, par Edward Snowden. Celles-ci ont fait prendre au monde entier conscience de l’ampleur de l’entreprise d’espionnage menée par les Etats-Unis dans le monde entier, au nom de la lutte contre le terrorisme - y compris chez leurs propre alliés ! Ces révélations ont conduit plusieurs Etats à augmenter sensiblement leur surveillance de l’Internet. Si « la compétition » provoque, en effet, la « balkanisation », les Américains portent donc une lourde responsabilité dans cette évolution regrettable. 

En juin dernier, le gouvernement chinois a adopté une Loi de Cybersécurité qui exige des sociétés opérant en Chine de conserver leurs données à la disposition des autorités et de filtrer les contenus en fonction de l’idéologie du régime. La Chine pratique dans ce domaine une surveillance renforcée, la censure et le protectionnisme. Ce pays a interdit les GAFA sur son territoire, pour les remplacer par des équivalents nationaux. Google, interdit, est remplacé par BAidu ; Amazon, par Alibaba, facebook par Tencent ; et le système i-tunes d’Apple est bloqué. 

Le risque d'une balkanisation du réseau mondial

Plusieurs autres Etats, sans aller jusqu’à édifier, comme la Chine, de « murailles » autour de leur internet national, cherchent à imposer leur souveraineté sur les données mises en ligne par leurs citoyens.  Au nom d’une « souveraineté numérique », on pourrait bien être engagés dans une entreprise de démantèlement du réseau mondial. Or, c’est sur celui-ci que sont fondés les espoirs de faire émerger une opinion publique mondiale, nécessaire contrepartie d’une mondialisation commerciale qui, de son côté, est repartie de plus belle – contrairement aux augures des dernières années, prophétisant « la fin de la mondialisation ». 

C’est pourquoi, comme l’écrit l’universitaire allemand Wolfgang Kleinwächter, je cite « _la diplomatie sur l’internet est peut-être aujourd’hui le chapitre le plus compliqué de toute l’histoire diplomatique mondiale_. Car les règles en matière de cybersécurité ne peuvent être séparées de celles portant sur le commerce en ligne ; elles affecteront les négociations portant sur des droits individuels tels que le droit la protection des données personnelles ou encore la liberté d’expression. » 

Dans son dernier article sur le sujet, Joseph Nye estime que "les normes à discuter concernent – je cite – la protection des fonctions vitales d’Internet, les critères de qualité de la chaîne logistique, les questions de responsabilité que pose l’Internet des objets et surtout la garantie des processus électoraux » qui doivent cesser d’être perturbés par des interventions étrangères. Oui, il est urgent de négocier, afin d’éviter la cyberguerre qui pourrait sonner la fin du réseau mondial.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......